« Sans signe particulier » : une plongée dans l’horreur des gangs mexicains

Magdalena (Mercedes Hernandez) dans « Sans signe particulier », de Fernanda Valadez.

L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Film de frontière (entre le Mexique et les Etats-Unis), Sans signe particulier est le premier long-métrage de Fernanda Valadez, documenté au plus près d’une réalité violente, souvent sordide, dont le cinéma mexicain, depuis Luis Buñuel jusqu’aux regards contemporains d’un Carlos Reygadas ou d’un Amat Escalante, n’aura cessé de rendre compte. La manière de Valadez est toutefois singulière. Moins cruelle, plus impressionniste et contemplative, se confrontant à la question centrale du mal avec d’infinies précautions.

Deux adolescents, dans une ouverture baignée par le brouillard, partent pour un passage clandestin en Arizona. On ne les reverra jamais. La question de leur disparition sera posée à travers les yeux de la mère de l’un d’entre eux, simple femme en quête de son fils, sous la forme d’une enquête patiente et opiniâtre. C’est donc à une violence ultime – celle utilisée par les gangs éliminant jusqu’aux cadavres dans des charniers disséminés – que se confronte in fine ce film.

Ouvrages sur la Shoah

On ne s’étonne pas, s’agissant d’une telle horreur, que la réalisatrice ait étudié des ouvrages sur la Shoah pour construire son film, elle qui habite un pays où l’on a coutume d’enfoncer un bâton en métal dans le sol pour y déceler les cadavres pourrissants en terre. La représentation d’une telle atrocité est au cœur du film, qui fait se croiser la mère du disparu et un jeune immigré clandestin expulsé des Etats-Unis, revenant dans son village pour y trouver sa maison désertée, ses bêtes attaquées par la vermine, et sa mère également disparue.

La communauté de destin entre la vieille femme en deuil de son fils et le jeune homme privé de sa mère donnerait, de l’autre côté de la frontière justement, un récit de consolation tout trouvé. Il n’en va pas de même de ce côté-ci, où la lente remontée sur les traces du disparu ouvre à un récit central dont nul ne revient. C’est à une sourde incantation autour du diable que nous invite la cinéaste, obscurcie par la nuit noire, éclairée par le feu, embrasée de lumières rouges, agitée par les spasmes d’un massacre qu’on ne fait que deviner.

Le film aura ici brusquement basculé du côté de la chambre rouge de David Lynch, dans le style habité de Fire Walk with Me (1992). Réalisé visiblement sans grands moyens et dans la constante soustraction de la présence humaine, Sans signe particulier prend la forme d’un périple intime déroulé en plein air, se mesurant à la question de l’obscénité par une épure qui signalera ce film à l’attention des cinéphiles.

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