« Sapiens, et la musique fut », sur Arte : des orgues stalagmitiques pour symphonie préhistorique

« Sapiens, et la musique fut », de Pascal Goblot.

ARTE – SAMEDI 26 JUIN À 20 H 50 ET JUSQU’AU 25 AOÛT – DOCUMENTAIRE

Si le commun des mortels ne se pose pas forcément la question en se levant ni même la veille au coucher, elle intrigua profondément Charles Darwin et taraude volontiers le mélomane : comment est née la musique, à quoi ressemblait-elle au commencement des temps humains ? Servait-elle à quelque chose, était-elle intercession ou pur plaisir sensoriel ?

Et puisque le passionnant documentaire Sapiens, et la musique fut, de Pascal Goblot, diffusé en première partie de soirée par Arte, fait entendre de façon liminaire les premières mesures de l’imposante Symphonie n2(1888-1894), de Gustav Mahler, il est permis de se demander comment on en est arrivé à une telle complexité dans l’agencement des sons.

A la notion discutable de « progrès » en musique, il faut probablement préférer celle d’« enrichissement ». Mais, là aussi, question : la richesse musicale intrinsèque, est-ce la puissance d’un « géant pneumatique », comme disait méchamment Claude Debussy de la symphonie de Mahler, ou la magie des harmoniques d’une simple flûte en os ou d’une voix dans les grottes à l’acoustique favorable ? Et, d’ailleurs, la musique de ces temps immémoriaux était-elle aussi « simple » – pour ne pas dire « primitive » – qu’on l’imagine ?

Un fémur de jeune ours

Cette enquête fouillée ne répond bien sûr pas précisément à ce questionnement. Mais elle rend compte de récentes découvertes passionnantes et interroge préhistoriens, archéologues, paléomusicologues, instrumentistes (flûtistes en particulier) – et même un neuropsychologue, Hervé Platel, dont les travaux démontrent que musique et langage sont beaucoup plus liés qu’on ne le pensait.

On apprend que les instruments retrouvés au cours de récentes fouilles sont beaucoup plus anciens qu’estimé. Ainsi, un fémur de jeune ours percé de plusieurs trous alignés s’avère dater d’il y a 50 000 à 60 000 ans. D’autres artefacts, plus tardifs, longtemps considérés comme de simples objets usuels, sont désormais reconnus comme des instruments de musique.

Le Musée de l’homme conservait une série de pilons à grain sahariens en pierre. Mais le paléomusicologue Erik Gonthier, du CNRS, jugeant que leur « poids aberrant » rendait cet usage improbable, les a bientôt identifiés comme des lithophones produisant chacun deux sons à la belle richesse harmonique.

« Marqueurs acoustiques »

Le terrain d’exploration de Iégor Reznikoff est encore plus fascinant : le spécialiste reconnu du chant harmonique (qui fait entendre des harmoniques « flûtés » au-dessus du son émis) et des monodies anciennes, a révélé un rapport entre les fresques et les lieux à l’acoustique favorable au sein des cavernes paléolithiques : « Plus ça sonne, plus vous avez de peintures ! » Reznikoff a également découvert, inscrits sur les parois, des « marqueurs acoustiques » qui indiqueraient des emplacements propices à la richesse du son.

Les stalagmites produisent également de merveilleux sons naturels, comme le démontre le préhistorien Serge Maury en jouant ce qu’il appelle des « orgues stalagmitiques ». En rêvant un peu, on pourrait imaginer ces cavernes comme la scène d’un « opéra préhistorique », comme l’avance hardiment le commentaire, où la voix, la danse, les flûtes et les sons naturels se seraient associés, dans ce que Serge Maury décrit comme un « dialogue fort, dans la terre mère qui nourrit ce qui est à la surface »

Sapiens, et la musique fut, documentaire de Pascal Goblot (Fr., 2020, 52min.) Disponible sur Arte.tv jusqu’au 25 août.