« Sentir et savoir », d’Antonio Damasio : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

Le neurologiste portugo-américain Antonio Damasio, en Espagne, en 2005.

« Sentir et savoir. Une nouvelle théorie de la conscience » (Feeling and Knowing. Making Minds Conscious), d’Antonio Damasio, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Clément Nau, Odile Jacob, 242 p., 23,90 €, numérique 19 €.

EN VOTRE CORPS ET CONSCIENCE

Résumons donc, en quelques lignes, toute l’histoire du vivant. Au commencement étaient les bactéries. Intelligentes à leur manière, capables de réagir à leur environnement, se regroupant et s’adaptant pour survivre. Mais cette inventivité demeure implicite, sans esprit, sans représentations mentales des actions. Avec les organismes pourvus de systèmes nerveux naquirent sentiments et émotions, étranges combinaisons de vie charnelle et de vie mentale, qui renseignent le corps sur son état interne – malaise ou bien-être, douleur ou plaisir, angoisse ou sécurité.

La conscience ne serait rien d’autre que ces sentiments eux-mêmes, rapportés à soi, reliés à son corps, unissant impressions internes et informations provenant du monde extérieur. Il n’y aurait donc en elle rien de mystérieux, d’inexplicable ou d’incomparable. Dans l’évolution des corps vivants et leur développement, la conscience serait à envisager comme un prolongement, une continuité plutôt qu’une rupture.

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Ces lignes condensent l’analyse développée par le neurologue Antonio Damasio dans Sentir et savoir, où lui-même synthétise l’ensemble de sa démarche à l’usage de lecteurs sans formation spécialisée. Mondialement connu, ce professeur à l’université de Californie du Sud, à Los Angeles, a toujours souligné le rôle des émotions et la place cruciale du corps dans la vie psychique. Il a tiré des neurosciences des conséquences allant bien au-delà du seul domaine de la physiologie et s’est voulu anthropologue, psychologue, philosophe, au fil de plusieurs livres à succès, traduits en français aux éditions Odile Jacob.

Les limites de la démonstration

Ce bref essai a l’avantage d’exposer à nu l’essentiel de son propos, sans références scientifiques multiples. Mais l’entreprise n’est pas non plus sans risque, car les limites de la démonstration se voient ainsi clairement. En particulier pour la conception de la conscience, partie la plus intéressante du livre, d’un point de vue philosophique. Antonio Damasio refuse d’y voir un phénomène exceptionnellement retors, un « problème difficile », comme dit le philosophe David Chalmers, de l’université de New York, auteur de L’Esprit conscient (Ithaque, 2010). Pour ce dernier, le passage d’une série de neurones connectés à une expérience mentale « en première personne » demeure sans explication satisfaisante.

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