« Sentir et savoir », ou comment Antonio Damasio résout le mystère de la conscience

Le livre. Des haïkus. C’est inspiré par ce format épuré que le neuroscientifique Antonio Damasio rend accessibles ses thèses sur l’esprit et la conscience. Tous les organismes vivants sont intelligents, écrit-il d’emblée. Telles les bactéries, les organismes unicellulaires les plus répandus sur terre, qui possèdent « une cognition s’appuyant sur des compétences non explicites ». Ils sont parvenus à « sentir leurs semblables et leurs environnements » – sentir (au sens de « détecter une présence ») étant la forme la plus élémentaire de la cognition. Dès l’apparition de l’univers du vivant, il y a 4 milliards d’années, l’ingéniosité de ces organismes leur a permis de résoudre les problèmes et de favoriser la poursuite de la vie selon les règles de l’homéostasie, explique le chercheur. « Au commencement, n’était pas le verbe », ironise-t-il, mais le maintien des vies émergentes.

Après la faculté de sentir vint l’esprit, qui requiert un système nerveux et la création de représentations et d’images, expose l’auteur. Les systèmes nerveux sont apparus il y a 500 millions d’années, lorsque la complexité des organismes nécessitait un haut niveau de coordination fonctionnelle. Le système nerveux est aussi le point de départ de phénomènes mentaux particuliers : les sentiments – primaires (la faim, la soif, la douleur, etc.) ou émotionnels (la colère, la peur, la joie, etc.) –, qui jouent un rôle-clé dans la création d’un « soi ». Ancrés dans la charpente corporelle – les structures musculaires et osseuses –, ils accompagnent les systèmes sensoriels – la vue, l’ouïe, les sensations corporelles, le goût et l’odorat, avec l’aide de la mémoire, énonce Damasio. Ainsi, « les cartes et les images engendrées sur la base des informations sensorielles deviennent les composants les plus abondants de l’esprit ».

Manipuler les images

Dépourvues de systèmes nerveux, les bactéries et les plantes ne possèdent pas d’esprit, malgré une grande intelligence. En effet, « les connaissances ne deviennent explicites que lorsqu’elles sont exprimées sous la forme de schémas imagés – et on ne peut raisonner que si l’on est capable de manipuler les images de façon logique », précise le chercheur. « Retournez un esprit et renversez son contenu. Que voyez-vous ? Des images. » Selon lui, la perception des objets et des actions dans le monde extérieur à nous-mêmes se transforme en images grâce aux sensations. Ces images sont « le fruit de la relation qu’entretient le cerveau avec le monde à l’intérieur de notre corps ». Quand cet événement s’inscrit dans un contexte incluant des sentiments et une perspective de soi, il devient une expérience mentale : il devient conscient. « Certains verront cette conversion-transformation comme un processus magique, d’autres comme un phénomène naturel », ajoute Damasio, prônant cette dernière hypothèse, même si la « physique de l’esprit conserve plus d’une ombre ».

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