Séries télé : « Les récits initiatiques sur la sexualité adolescente sont devenus un genre en soi »

Tribune. C’est un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Celui où les séries destinées aux adolescents s’arrêtaient au stade des préliminaires. Celui où le jeune public français, biberonné aux anglo-saxonnes Angela, 15 ans, Beverly Hills 90210 et Dawson, devait se contenter de leurs visions très pudiques des mœurs de la jeunesse occidentale. Celui où le moindre coming out homosexuel ou bisexuel à l’écran – sans même parler de la transidentité – relevait de l’exploit dans des univers hétéronormés. Celui, enfin, où des personnages de lycéens étaient régulièrement interprétés par des comédiens plus âgés, ultime pied de nez à un réalisme banni des écrans.

Le chemin parcouru depuis est immense. En 2021, à l’heure de Sex Education (Netflix), c’est la focalisation sur la sexualité qui caractérise nombre de teen dramas, prenant le pas sur les thèmes traditionnels de ce genre sériel qu’étaient la vie lycéenne ou les relations entre parents et adolescents. De quoi s’interroger sur l’articulation entre cette révolution à l’écran et les évolutions sociétales contemporaines : ces nouvelles séries sont-elles un reflet de transformations profondes de leur public, ou proposent-elles, au contraire, un modèle d’émancipation pour ce dernier ? Des adolescents à l’écran ou des spectateurs du même âge, qui sont les véritables « influenceurs », pour employer un terme consacré ?

Lire aussi « Sex Education », réjouissante et fine série sur la vie sexuelle des ados

On peut dater les débuts de ce réchauffement cathodique à l’année 2007, au moment où la chaîne britannique E4 met à l’antenne Skins (disponible en France sur Netflix). La série doit sa force à une union peu commune : celle entre un père (Bryan Elsley) et son fils de 20 ans (Jamie Brittain), entourés d’un groupe de consultants adolescents veillant à ce que la réalité de leur vie s’exprime à l’écran. Le résultat est frappant : Skins met la sexualité au cœur des relations amicales et amoureuses de ses protagonistes, ne reculant devant aucune scène autrefois reléguée au hors-champ, de la perte de la virginité aux expériences sexuelles sous drogues. Le parfum de scandale se transforme en vent de panique quand la presse s’affole des « Skins Parties », soirées de débauche organisées par des jeunes supposément influencés par la série – sans que l’on sache bien qui copie qui.

Traitement réaliste

Il a fallu attendre la norvégienne Skam pour que ce nouveau regard sur l’adolescence franchisse une étape décisive. Créée pour le service public NRK, en 2015, par Julie Andem, elle explose les records d’audience grâce à son traitement réaliste de sujets au centre des préoccupations lycéennes. Noora, protagoniste principale de la deuxième saison, doit ainsi faire face à un chantage sexuel quand on la menace de dévoiler ses photos intimes prises à son insu. Quant à Isak, au centre du troisième opus, c’est l’acceptation progressive de son homosexualité que la série explore avec justesse. Succès international, Skam est un tournant : adaptée dans pas moins de sept pays (dont la France, sur France.tv Slash), elle symbolise aujourd’hui l’importance de ce segment du public pour nombre de diffuseurs qui se sont engouffrés dans la brèche. Il fallait voir l’émeute, lors de la venue des interprètes de la version française au festival Séries Mania, à Lille, en 2019 !

Il vous reste 47.52% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.