« Serre moi fort » : la mystérieuse fuite d’une mère pour survivre face à l’adversité

Vicky Krieps dans « Serre moi fort », de Mathieu Amalric.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Si, à l’occasion de son septième long-métrage comme réalisateur, l’envie prenait de se retourner une minute, on se conforterait dans le sentiment que Mathieu Amalric est une figure parmi les plus originales du cinéma d’auteur français. Acteur-phare de la nouvelle génération dans les années 1990 au côté du réalisateur Arnaud Desplechin, dont il portait à ravir le goût du romanesque halluciné, Amalric a su éviter le danger mortel de s’y figer tant fut puissante, et d’abord sur lui-même comme alter ego de l’auteur, cette imprégnation desplechinesque. En diversifiant d’abord ses prestations d’acteur avec le goût du risque (chez Damien Odoul, Vincent Dieutre ou Eugène Green). En passant lui-même ensuite à la réalisation dès 1997, avec Mange ta soupe.

Cette deuxième activité a ceci de particulier et de remarquable qu’elle évite les deux écueils dans lesquels l’impétrant réalisateur aurait pu facilement tomber. Démarquer l’univers de Desplechin (quand bien même un cousinage évident existerait). Et s’en tenir à cette sainte horreur qu’on nomme, un peu méchamment, les films d’acteur. Non. Amalric invente plutôt des histoires folles, très différentes entre elles, mais où entre toujours d’une manière ou de l’autre, très puissamment, l’expression mélancolique d’un être ou d’une réalité dont la disparition n’a pas annulé la présence. Et l’implosion formelle que cette diffraction du réel produit sur un récit qui lui-même se dédouble, au point de ne plus savoir lequel est le fantôme de l’autre. Tous ses films, de Mange ta soupe (1997) à Barbara (2017), en passant par La Chose publique (2003) et Tournée (2010), sont construits sur ce modèle.

Ruban de Möbius

Amalric livre avec Serre moi fort une sorte d’épure radicale de cette trouble et lancinante inclination qui est sienne. Le film est un ruban de Möbius qu’il est difficile de dérouler sans faire de révélations susceptibles d’en gâcher la découverte au spectateur. Ses deux faces ne font qu’une, formant une surface non orientable. Face A : une femme (Vicky Krieps) quitte sa famille au petit matin. Pas de raison. Elle jette des photos sur un lit, comme pour s’en imprégner une dernière fois, puis claque doucement la porte. Et taille la route au volant d’une vieille AMC Pacer, sublime objet de design seventies qui ne s’est jamais vendu. Grand air. Station-service. Quelques copines. Monologue intérieur. Direction la mer. Un mari (Arieh Worthalter), deux enfants, un garçon et une fille, sont laissés en rade dans la maison familiale. Ils se préparent le petit déjeuner. Ils comprendront bientôt. Et ils seront atrocement tristes. Atrocement vides. Et ils ne s’en remettront jamais, quand bien même un sourire pourrait toujours renaître sur leurs lèvres.

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