« Ses chansons à lui passent le périph’ » : Gauvain Sers, la voix des « oubliés »

Par et Iorgis Matyassy

Publié aujourd’hui à 03h30

Ce n’est pas tous les soirs qu’Eric et Mathéo vont au concert. Alors, pour cette sortie à Oignies, dans le Pas-de-Calais, les deux amis ont soigné leur mise : foulard rouge et blouson noir pour le premier, 15 ans ; chemise « death metal » pour le second, 14 ans, avec crânes, flammes et tout le toutim. Un look de « loubards », rigolent-ils, en clin d’œil à leur idole, Renaud.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Ce n’est pas lui qu’ils sont venus applaudir, ce 18 septembre, mais son héritier attitré, qui a assuré des dizaines de ses premières parties : un Creusois de presque 32 ans, Gauvain Sers. Le chanteur fait rarement la couverture des magazines, n’a guère les honneurs de la critique. Mais, avec deux disques de platine en 2017 et 2019, et un troisième album numéro deux à sa sortie, fin août, c’est l’un des plus gros vendeurs de l’Hexagone. Hors pandémie, Gauvain remplit près de 90 salles par an, grandes ou petites, aux quatre coins du pays. Au point que L’Humanité l’a surnommé le « Depardon de la chanson », en référence au célèbre photographe.

A la ville comme à la scène, ce Parisien d’adoption est toujours affublé d’une casquette marron, en velours côtelé. Un symbole de ses deux facettes, gavroche féru de chanson réaliste d’une part, p’tit gars des champs, de l’autre. Son morceau le plus célèbre, Les Oubliés, a résonné dans les cortèges et les ronds-points, pendant la crise des « gilets jaunes ». Une complainte contre la désertification des campagnes, à la gloire des « paumés », des « trop loin de Paris ».

Quand ils étaient au collège, Eric et Mathéo ont réalisé un clip à partir des Oubliés, dans le cadre d’un atelier. Ils habitent à Leforest (Pas-de-Calais), à six kilomètres d’Oignies – respectivement 7 200 et 9 800 habitants. Leur seconde, les deux lycéens l’effectuent à Hénin-Beaumont, la plus grande commune alentour, avec 25 000 habitants, connue dans toute la France depuis qu’en 2014, un élu Rassemblement national (alors Front national), Steeve Briois, a remporté la mairie (qu’il a conservée en 2020).

Sincérité, simplicité, sympathie

Les compères ont découvert Gauvain Sers il y a cinq ans, lorsqu’il participait à la tournée des Zénith de Renaud. « J’aime les engagements de Gauvain, sa voix douce, apaisante », dit Eric, avec non moins de douceur. Très vite, il a partagé son coup de cœur avec sa mère, Jacqueline Garde. Validé, au point qu’elle escorte aujourd’hui les deux ados dans la queue serpentant vers le Métaphone, la salle dernier cri d’Oignies.

Jacqueline, Eric (au foulard) et Mathéo au concert de Gauvin Sers, à Oignies (Pas-de-Calais) le 18 septembre 2021.

Eric se verrait bien sapeur-pompier, Mathéo vétérinaire ; Jacqueline, sans emploi, n’est plus inscrite sur les listes électorales depuis belle lurette. Mais s’ils pouvaient voter, tous trois se tourneraient vers Marine Le Pen, « le seul profil qui répond aux attentes », lâche la mère de 42 ans, sans animosité. Son père et son grand-père travaillaient « au charbon », explique-t-elle en désignant les puits de briques et d’acier qui jouxtent le Métaphone : les fosses numéro 9 et 9 bis de la Compagnie des mines de Dourges, fermées en décembre 1990.

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