Sexualité : sens et décence de l’initiative au féminin

LE SEXE SELON MAÏA

Quarante-quatre pour cent des femmes prennent rarement, ou jamais, l’initiative du rapport sexuel (Ipsos/Psychologies Magazine, 2016). Au sein d’une société souvent décrite comme hypersexualisée, ce chiffre rend perplexe, vous ne trouvez pas ? De fait, de nombreux couples se heurtent à une certaine « réserve » féminine dans l’espace privé… aux antipodes de l’émergence sur la scène publique des sujets les plus intimes.

Ce blocage suscite des montagnes de culpabilités : les femmes s’en veulent de manquer de désir, ou de temps, ou d’enthousiasme – tout en ayant l’impression que les injonctions culturelles leur imposent non plus seulement d’avoir des rapports sexuels, mais aussi de ressentir un désir équivalent à celui des hommes. De leur côté, ces derniers se reprochent l’insistance de leur libido, tout en étant renvoyés à des rejets constants, dévastateurs pour le narcissisme.

Pour le sociologue Jean-Claude Kaufmann, qui a consacré un essai à cette question, le blocage de l’initiative féminine vient avant tout d’un différentiel biologique : « Les femmes, dans l’absolu, n’ont pas moins de désir que les hommes. Mais c’est un désir beaucoup plus fluctuant, et qui peut parfois être brisé, spécialement quand le couple s’installe dans la durée » (Pas envie ce soir, Les Liens qui libèrent, 2020).

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Qu’est-ce qui change quand le couple s’installe ? Eh bien, on se rapproche, on fait famille, et on prend un abonnement Netflix (ne le niez pas) – or comment aller vers quelqu’un qui est déjà là ? N’oublions pas non plus l’influence de la charge mentale. Les femmes prennent souvent l’initiative des tâches domestiques, des vacances, de la décoration… s’il faut rajouter à leur to-do list l’initiative sexuelle (au point de surjouer la ferveur), certaines préféreront jeter l’éponge. Et leur découragement peut se comprendre.

Attachement à la « pureté » féminine

Par ailleurs, cette difficulté à exprimer son désir ne se limite pas à la chambre à coucher : elle concerne également la phase de séduction. Une nouvelle enquête de l’IFOP (en partenariat avec Love Advisor, publiée il y a trois semaines) fait émerger des contradictions magistrales : les trois quarts des Françaises trouvent acceptable qu’une femme drague… mais neuf sur dix préfèrent que les hommes fassent le premier pas.

Comment expliquer ce décalage ? Personnellement, j’aurais invoqué une excellente raison : la flemme. Pourquoi prendre l’initiative quand il suffit de répondre à celle des autres ? De fait, 25 % des sondées disent n’avoir « pas besoin » de draguer. Mais quand elles aimeraient le faire, et qu’elles s’en empêchent, c’est avant tout par timidité et par peur d’être rejetée. On aurait tort de balayer ces explications d’un revers de la main : dans une culture qui survalorise l’attractivité des femmes, il est émotionnellement très coûteux de constater les limites de son pouvoir de séduction. Les hommes souffrent aussi quand ils essuient un refus, bien entendu. Mais ils peuvent se consoler par l’idée qu’ils sont intéressants, drôles, prestigieux, qu’ils se bonifieront en vieillissant… autant de consolations moins accessibles aux femmes (dont la valeur semble constamment ramenée à leur désirabilité).

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