« Silence, on bosse ! » : épidémie de casques anti-bruit dans les open spaces

Il est étonnant de constater que l’idéologie tant vantée de l’open space comme lieu de circulation d’idées tous azimuts a fini par accoucher de son contre-discours silencieux : le casque anti-bruit.

Ce n’est pas tant que les open spaces soient devenus hyper bruyants, le niveau de décibels y étant souvent proche du zéro et l’échange interhumain famélique, c’est plutôt que notre tolérance au bruit (et aux autres) a sacrément diminué depuis les temps où les ouvriers trimaient dans des manufactures assourdissantes. Aujourd’hui, un collègue qui rit un peu fort est souvent assimilé à un type hors de contrôle, presque un fou vociférant.

Ce n’est pas tant que les open spaces soient devenus hyper bruyants, c’est plutôt que notre tolérance au bruit (et aux autres) a sacrément diminué

D’après une étude menée par l’IFOP en 2019, 59 % des actifs se déclarent gênés par le bruit et les nuisances sonores sur leur lieu de travail. Perturbés en premier lieu par le bruit extérieur et l’utilisation de matériel (oui, cette photocopieuse qui a un quelque chose de la locomotive à vapeur), ils sont 13 % à se dire importunés par les appels téléphoniques et 13 % encore par les conversations entre collègues. C.Q.F.D. : en open space, on est prié de la boucler. D’autant que, pour 67 % des personnes interrogées, ces nuisances sonores dans le cadre professionnel auraient des conséquences négatives sur leur santé.

D’où cette parade : réimplanter le casque anti-bruit qui a fait fureur sur les chantiers de BTP au cœur de l’univers moquetté du tertiaire. Une fois que vous en êtes équipé, vous n’entendez certes plus vos collègues, mais vous n’entendez plus non plus vos propres bruits. Il arrive alors que vous vous mettiez à frapper comme un sourd sur votre clavier, embrassant, par un étrange retour de karma, le destin sismique de l’opérateur de marteau-piqueur dont vous venez tout juste d’adopter l’accessoire.

Effet collatéral de votre soudaine imperméabilité au bruit, ce barouf génère alors une nouvelle épidémie de casques anti-bruit.

Ironie programmatique

On le voit bien, cet objet facétieux, tel le climatiseur, porte en lui une forme d’ironie programmatique alimentant le problème qu’il est censé résoudre. Enfant monstrueux de notre désir de communication érigé en absolu, le casque anti-bruit est, comme dans les drames antiques, le fruit d’une volonté un peu trop affirmée qui aurait fini par produire son effet inverse. Ainsi que le montrait une étude publiée en 2018 par Ethan S. Bernstein et Stephen Turban consacrée aux espaces ouverts, les interactions en face-à-face connaissent, en ces lieux initialement pensés comme des agoras, une diminution avoisinant les 70 %.

Il vous reste 29.72% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.