« Sœurs dans la guerre », de Sarah Hall : implacable Mère Nature

Paysage du Lake District, dans le nord de l’Angleterre.

« Sœurs dans la guerre » (The Carhullan Army), de Sarah Hall, traduit de l’anglais par Eric Chédaille, Rivages, 272 p., 20 €, numérique 15 €.

Entre fable et contre-utopie féministe. C’est dans une atmosphère post-apocalyptique d’une actualité brûlante que l’écrivaine britannique Sarah Hall installe son nouveau roman. L’héroïne de Sœurs dans la guerre décide un jour de quitter la violence inhumaine d’une société totalitaire pour rejoindre une communauté de « résistantes » installée aux confins de ce monde détruit, dans le Lake District, dans le nord de l’Angleterre. « Il avait dû lui apparaître de bonne heure qu’après la technologie et ses échecs, après les erreurs monumentales du monde industrialisé, les humains pourraient encore s’abriter et survivre selon des modes rudimentaires, comme ils l’avaient toujours fait. Des communautés indépendantes étaient possibles. Des sociétés alternatives. Quelque chose d’aussi durable qu’extraordinaire pouvait être créé dans ces montagnes. »

Une voix tout en intensité retenue

Reprenant une tradition chère au roman anglophone – du vibrant Pamela, de Samuel Richardson (1740), à la célèbre Servante écarlate, de Margaret Atwood (Robert Laffont, 1987) –, le récit se présente comme un assemblage de « fichiers » issus des archives de l’administration pénitentiaire anglaise. Ces fragments constituent les Mémoires, parfois lacunaires, de celle qui renonce à son prénom pour devenir une « sœur » comme les autres. Et dès les premiers mots, la voix, tout en intensité retenue, de cette héroïne anonyme agrippe le lecteur avec une force qui ne se relâchera pas un instant.

La puissance évocatrice glaçante du monde inventé par Sarah Hall (autrice de Comment peindre un homme mort et de La Frontière du Loup, Christian Bourgois, 2010 et 2016) n’a rien à envier aux plus grands dystopistes contemporains, d’Atwood à Kazuo Ishiguro. La romancière évoque, avec une efficacité elliptique remarquable, les aberrations d’une société post-industrielle devenue un bateau ivre dirigé par une bureaucratie autoritaire. Et en retrace les ramifications intimes, par exemple le stérilet imposé à des femmes qui sont ensuite soumises à des « vérifications » aléatoires et intrusives.

A travers l’évasion de son héroïne, partie rejoindre une utopie qui pourrait n’exister que dans ses rêves, le récit incarne brillamment quelques thèmes contemporains, de l’effondrement mondial au retour à la terre, en passant par l’appel à une sororité salvatrice, ferment d’une société meilleure façonnée par une communauté féminine. Et Sœurs dans la guerre est bien, en un sens, le pendant fictionnel du manifeste de Chloé Delaume, Mes bien chères sœurs (Seuil, 2019), une utopie féministe et communautaire visant à remplacer un vieux monde patriarcal chancelant.

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