Sofian Khammes : « En tant qu’acteur, tu as ta solitude et ton désir. Si tu t’assois là-dessus, c’est fini »

Sofian Khammes à la première de « La Nuée », à l’UGC des Halles à Paris, le 15 juin.

Jouer faux n’est pas donné à tout le monde. Dans Un triomphe d’Emmanuel Courcol, en salle le 1er septembre, Sofian Khammes, qui y interprète un taulard cabotin et duplice qui s’émancipe dans des cours de théâtre, a eu à faire face à ce défi. « Il fallait que mon personnage soit d’abord faux, à côté de son texte, puis devienne juste, pour que l’on sente son évolution. Et jouer faux, en fait, c’est vraiment difficile. » Un temps ; une hésitation. Il s’enquiert : « Ça fait pas trop acteur crevard qui se la raconte de dire ça ? »

« Plus encore que le cinéma, je voyais le théâtre comme le lieu de la libre réinvention du monde, je me fantasmais en Richard III, et on me poussait dans un déterminisme idiot. »

Se la raconter, Khammes, débit grande vitesse et chaleureuse courtoisie, ne voudrait pas. D’ailleurs, il ne se vante pas d’être un des jeunes acteurs montants les mieux distribués du moment, de l’excellent et sanguinaire La Nuée, de Just Philippot, sorti en juin, où il incarnait un vigneron épris d’une éleveuse de sauterelles, aux prochaines productions de Laurent Cantet, Yohan Manca, Olivier Babinet, Cédric Jimenez…

« C’est vrai que les choses s’enchaînent bien », euphémise-t-il devant un café et un sirop d’orgeat. Ni forfanterie ni autodépréciation : il est de ces comédiens laborieux qui, pour avoir multiplié les cours (Jean Périmony, Ecole supérieure d’art dramatique puis Conservatoire national supérieur), connu l’échec et fini souvent maudit second dans les castings, connaissent leur valeur.

Entre McDo et Conservatoire

Père absent, mère femme de ménage, son enfance et adolescence marseillaise, dans le quartier d’Endoume, « seul rebeu au milieu des Blancs », le laissent tiraillé entre le culte de la nouvelle vague américaine (Scorsese, Coppola, Brian de Palma) et « un blocage social, cette honte de la culture que je ressentais au collège où tout ce qui était trop cérébral ou culturel passait pour suspect ».

Ainsi, le jour où il surprend un garçon de son quartier en route vers un cours de théâtre, il commence par le vanner, s’en moquer. Puis, pressentant confusément que c’est là qu’il faut aller, lui qui fantasme en secret sur les performances d’un Marlon Brando ou d’un River Phoenix, il le suit en courant à grandes enjambées. Premières séances d’impro, exercices, lancers de ballons. Musset. Racine. « La claque. Jouer me faisait du bien. »

Délaissant une fac de philo entamée à Aix-en-Provence, Khammes « monte » à Paris « avec vingt balles en poche », dormant dans un studio empli de DVD, servant chez McDo ou en brasserie en parallèle des écoles qu’il enchaîne, des concours qu’il réussit. En 2012, à la sortie du Conservatoire où il se pique de Hugo et Shakespeare, il reçoit des premières propositions théâtrales. « Uniquement des seconds rôles stéréotypés d’Arabes : types violents, dealers… Plus encore que le cinéma, je voyais le théâtre comme le lieu de la libre réinvention du monde, me fantasmais en Richard III, et on me poussait dans un déterminisme idiot. J’ai refusé et je suis retourné bosser en brasserie quatorze heures par jour. »

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