« Solo », ou le portrait filmé de Martin Perino, pianiste prodige et schizophrène

Martin Perino dans le documentaire « Solo », d’Artemio Benki.

L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Dans un hôpital psychiatrique, on s’attend à trouver toutes sortes de personnes, et pourquoi pas des génies, mais moins un concertiste virtuose digne des grandes scènes internationales. C’est pourtant là, à l’hôpital Borda de Buenos Aires, qu’Artemio Benki, producteur et réalisateur d’origine argentine basé à Prague, est tombé sur Martin Perino, pianiste prodige traînant ses guêtres au milieu des fous, dispensant ses merveilleuses envolées au clavier à qui veut bien l’entendre.

Quelle brutale sortie de piste a donc bien pu le conduire jusqu’ici ? Le musicien aux allures de grand nounours égaré, avec ses grosses paluches et son regard brumeux, est au cœur de ce premier long-métrage documentaire, qui arrive en salle un peu plus d’un an après la mort de son auteur, Artemio Benki, le 17 avril 2020, à l’âge de 53 ans, et deux ans après sa présentation à Cannes dans les rangs de l’ACID, une section parallèle.

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Le film, qui commence entre les murs de l’institution, s’attache à son personnage au moment précis où celui-ci s’apprête à en sortir. De retour dans sa maison, l’homme est à peu près dépourvu de tout, à commencer d’un instrument, mais aussi des contacts professionnels qui lui permettraient de remettre le pied à l’étrier. L’impossible retour à la normale est donc le fil rouge d’un film qui voit le pianiste renouer difficilement avec une réalité récalcitrante et comme diffractée, « négocier » perpétuellement avec elle, comme il le confie à un ami, en dépit de ses troubles schizophrènes et de ses poussées paranoïaques.

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Martin écume son carnet d’adresses, tente de se faire inscrire au dernier moment sur la liste d’un concert de rue plutôt orienté metal, veut jouer à tout prix, même pour cinq minutes, devant un public. Une image revient, poignante, saisie au vol par la caméra : celle de ses mains qui, souvent, jouent dans le vide, tapotant sur un coin de table ou parfois carrément à même le sol, comme animées d’une musique intérieure et d’une nécessité vitale, même au summum du dénuement.

Inadapté radical

C’est donc un portrait de l’artiste comme inadapté radical que dresse ici Artemio Benki, porteur d’une sensibilité débordante, mais dont l’expression entrave singulièrement son rapport à la réalité. Ici, la folie est approchée comme le principal carburant de la création. C’est d’ailleurs, apprend-on, par l’entremise de sa maladie et entre les murs de l’asile que l’interprète s’est mis à la composition (une pièce pour piano et danse qu’il crée avec la danseuse Soledad Marieta). Le filmage cabossé de Benki, très à fleur de peau, ne va pas sans céder au pittoresque qui entoure parfois les évocations de la folie, du moins celles qui cherchent à en retourner le stigmate.

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