« Son empire », de Claire Castillon : ascendant destructeur

Claire Castillon, en avril dernier.

« Son empire », de Claire Castillon, Gallimard, 160 p., 16,90 €, numérique 12 €.

Elle écrit tout, la petite narratrice du nouveau roman de Claire Castillon. Pas dans un journal intime comme les fillettes de son âge, mais dans un « carnet de preuves ». Pour le cas où. Le cas où quoi, on ne sait pas, mais certainement le pire, parce que l’autrice en est familière.En revanche, ce que la petite graphomane archive scrupuleusement, ça, on le sait avec précision. Les mots durs ou cinglants, les brimades d’abord inoffensives et qui pourtant creusent les chairs de sa maman, les nuits à ne pas dormir durant lesquelles l’interphone, en bas, scande les heures. Contre qui rassemble-t-on des preuves, on en est averti aussi. Un homme. Deux peut-être. Un méchant, et un gentil : « Le gentil est un déguisement de très mauvaise qualité. Quand il se déchire, maman le recoud. Toujours à la besogne. » Le méchant déboule à l’improviste, s’incruste, humilie, harangue, recadre ; le gentil offre des camemberts en forme de cœur et passe l’aspirateur méticuleusement, avec le tube dénué de son embout.

C’est formidable de lire Claire Castillon – son goût pour la sémiotique et le roman noir, la fine intelligence de son écriture qui procède par signes et indices, en bref par « preuves » – s’attaquer au type littéraire du parasite. Ce personnage de « tuyau suceur » (un surnom que lui valent ses fanfaronnades d’expert en passage d’aspirateur) est redoutablement campé. Dans le regard que la narratrice porte sur lui, il y a l’alliance singulière des choses terribles dont l’autrice fait sa matière romanesque et d’une forme de légèreté tantôt douce, tantôt drôle – et toujours effroyable parce que totalement déplacée.

Petite souris

Mais (et c’est plus formidable encore) la romancière fait dans ce nouvel ouvrage le même pari que dans les deux précédents : elle confie la narration à la personne qui paraît le moins bien placée pour la prendre. Difficile d’oublier l’audace de Ma grande (Gallimard, 2018), où l’auteur d’un féminicide racontait son acte meurtrier sans qu’intervienne le contrepoint de la voix féminine, et de Marche blanche (Gallimard, 2020), récit pétrifiant dans lequel une mater dolorosa narrait, en même temps que le trouble de sa conscience, ce qu’elle savait de la disparition de sa fille. Dans Son empire (manière de troisième volet d’un triptyque), c’est par exemple à travers les flonflons d’un manège dont elle n’a pas pu descendre à temps, et le voile floconneux de l’enfance, que la fillette commence par voir la violence du compagnon de sa mère, et son emprise.

Il vous reste 42.8% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.