Sophie Calle : « Ma mémoire, ce sont les photos »

Sophie Calle à l’Espiguette, en Camargue, avec, dans les mains, une vieille photo, le 30 juin 2021,.

Une fois, une seule, elle avait 12 ans, à Valmondois, dans le Val-d’Oise, chez sa copine d’enfance Amélie, Sophie Calle a perdu le contrôle. Coma éthylique. Elle ne se souvient de rien. De s’être déshabillée devant les garçons ? D’avoir sauté dans la piscine ? Cela s’est peut-être arrêté là ? Simplement, le lendemain matin, plus personne ne lui parlait… Plus jamais cela ne lui arrivera. « Si je vois que je vais perdre le contrôle, je disparais. » Au vu de son œuvre, on pourrait la croire sans foi ni loi, exhibitionniste ou voyeuse, bordélique et velléitaire, se foutant du regard de l’autre comme de sa première chemise de nuit (qui filme la mort de sa mère, suit un inconnu dans la rue, se fait suivre par un détective, expose sa vie amoureuse et parfois son corps ?). On se tromperait.

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Sur la plage, sous un soleil d’or, au milieu d’un cadre dessiné dans le sable – comme une nécessité – , elle a positionné une feuille de papier sur laquelle elle a inscrit proprement : « Plage interdite aux enfants ». « Le château de sable n’a jamais fait partie de mes jeux. Je ne saurais même pas par où commencer. Par contre j’aime bien écrire. » Elle a un doute. « Peut-être je devrais mettre : “Danger, enfants”, non ? » Son père était cancérologue et surtout grand collectionneur d’art, sa mère menait une vie débridée et rentrait aux aurores. L’eau et le feu. Ils se sont séparés lorsqu’elle avait 3 ans. Elle a un frère, Antoine, dont elle ne parle pratiquement jamais, professe un profond ennui pour les enfants qu’elle n’a jamais eus, et mène avec le sérieux de son paternel protestant la vie rêvée de sa mère nyctalope.

Le Grau-du-Roi, à l’extrémité ouest de la Camargue. Plage de l’Espiguette. Entrée n° 77. Rivage à l’infini d’un sable microscopique qui s’insinue partout et fabrique sous les assauts du vent de petites dunes mouvantes. « C’est la plage de l’enfance. J’ai peu de mémoire, ce sont les photos, ma mémoire, crie-t-elle pour qu’on l’entende. Or, comme mes grands-parents qui habitaient à Nice, sur le front de mer, me bombardaient, j’ai plein de souvenirs visuels de là-bas. Pas d’ici. Ici, je sais qu’on venait tout le temps, mais je ne me vois pas. En revanche, j’ai une photo du phare, alors ce n’est pas moi que je vois, c’est le phare. » Elle est venue avec le cliché que son père avait acheté autrefois chez Roger-Viollet et punaisé au mur. « Cette photo m’a accompagnée toute ma vie. »

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