Stéphane Breton : « Humains, avec autrui »

Le cinéaste et ethnologue Stéphane Breton, en 1989.

Contribution. Etre ? Je voudrais plutôt dire exister.

C’est à la morgue qu’il y a des êtres. Un pigeon crevé au coin de la rue ressemble à tous les autres. Est-ce cela qu’on vise ? La ressemblance ?

Nous sommes capables de distinguer monsieur Moutarde de madame Violette. Nous le faisons tous les jours. Voici devant nos yeux des exemplaires uniques de quelque chose de semblable. Monsieur Moutarde et madame Violette étendus sous le drap pudique de leur dignité sont des êtres humains. Mais avons-nous dit là quelque chose de l’être humain ?

Je voudrais dire exister plutôt qu’être, car l’humain n’est pas ce qu’il est. Il est ce qu’il n’est pas. Il est ce qu’il devient et ce que les autres font de lui. Ce n’est pas en parlant d’être que l’on peut dire ce qu’il est, ce que nous sommes, ce que je suis. C’est trop peu.

Personnes oublieuses

Nous sommes persuadés que notre être, notre individualité, notre cher corps, aimé ou détesté, c’est égal, sont à nul autre pareil. Et pourtant, pour pouvoir l’affirmer, nous devons recourir à la comparaison. Si monsieur Moutarde est différent de madame Violette, c’est qu’ils se ressemblent plus qu’ils ne dissemblent. Mais alors, où se cache l’unique en l’être humain ?

J’ai bien peur que nous n’ayons pris les choses par le mauvais bout. Nous sommes si bien habitués à l’idée que nous sommes des êtres irremplaçables que nous ne voyons plus ce qui fait la particularité non pas de telle ou telle individualité, mais de ce qui nous permet d’en avoir une.

Oui, je sème la confusion, mais c’est à dessein. Il va de soi que nous sommes des personnes, seulement voilà, nous avons perdu de vue pourquoi. Cela aussi fait partie de nous, cet oubli.

Le pigeon de Tokyo n’est pas bien différent du pigeon d’Abidjan. Ils parlent la même langue, si l’on peut dire. Le vent les a poussés où ils se trouvent. Mais l’espèce humaine est faite de tant de singularités que ce qui fait qu’elle est une vient de ce qu’elle est irrésistiblement différente. Là est notre bien le plus précieux.

Le règne de l’individu unique, prétendant suivre sa loi, n’existe donc pas et ce n’est pas pour demain.

C’est que l’espèce humaine n’est pas tant faite de singularités que de liens les constituant. Ce n’est pas être, qui nous fait croire à des substances, mais exister, qui nous rappelle les relations. Etre humain, ce n’est pas être quelque chose, comme un pigeon est un pigeon, c’est être pris, fait et défait dans des relations.

Animaux généalogiques

Il y en a trois. Nous les connaissons si bien que nous ne les percevons plus.

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