« Stillwater » : un polar américain qui sort avec habileté des clichés

Matt Damon dans le rôle de « Bill » dans le film « Stillwater », du réalisateur Tom McCarthy.

L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Sur le papier, il y avait fort à craindre de Stillwater, nouveau long-métrage de l’acteur et réalisateur Tom McCarthy après le carton plein de Spotlight (Oscars du meilleur film et du meilleur scénario en 2016), fiction américaine délocalisée à Marseille, où un père venu d’Oklahoma vient extirper sa fille des griffes du système pénitencier français. Un type de canevas sur lequel les mauvais augures s’amoncellent : exotisation du pays étranger fantasmé depuis la côte ouest des Etats-Unis, star américaine venue arpenter en touriste un décor de carte postale, bénéfice de la couleur locale ravalée en panel de clichés… Il n’en est rien : Stillwater évite la plupart des écueils qui gisaient sur sa route, traçant sa voie sur un fil de justesse et de rectitude, de linéarité et de finesse.

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Lieu de croisements assumés (de crossovers, dirait-on en anglais), le film fait converger à lui les bonnes énergies transatlantiques : celle des scénaristes français Thomas Bidegain et Noé Debré, qui ont extirpé Marseille du folklore attendu, de Tom McCarthy, qui aborde cette histoire sans surplomb, mais avec un classicisme des plus honnêtes, et de l’insubmersible Matt Damon, qui n’hésite pas à jouer de son image de héros ordinaire, à la frotter aux formes abrasives de la cité phocéenne.

Relancer l’enquête

L’histoire est d’ailleurs celle des clichés qui, peu à peu, s’estompent comme le brouillard pour laisser place à plus de complexité. Un père américain nommé Bill Baker (Damon), foreur de pétrole au chômage, part sauver sa fille, Allison (Abigail Breslin), incarcérée aux Baumettes pour avoir poignardé, lorsqu’elle était étudiante, sa colocataire et petite amie. Avec son pas lourd et son accent mâchonné, Bill prend sur lui de relancer l’enquête, tentant d’apporter de nouveaux éléments au dossier. Pour cela, il trouve l’aide de Virginie (Camille Cottin), actrice de théâtre et mère célibataire, qui l’héberge chez elle à mesure que sa démarche tend vers le long séjour. Ils vont se révéler l’un à l’autre plus profonds que les stéréotypes qu’ils renvoient : soit celui du redneck trumpiste, représentant de l’Amérique blanche rurale, soit celui de la « cultureuse » aux mœurs débraillées, incarnation de la bien-pensance de gauche. De même, entre les deux fermente une relation moins évidente que de prime abord : ni l’un ni l’autre ne sont tout à fait innocents.

La beauté du film est à l’image de ses personnages et de leur capacité à lentement changer de peau, s’approfondir, évoluer sans pour autant apporter de réponses toutes faites aux situations qu’ils traversent. On croyait la chose engagée comme un polar, prenant des airs de traque dans les quartiers nord, et soudain le scénario sort des rails, s’offre le luxe de la parenthèse, de l’oubli. C’est la vie quotidienne qui prend le relais, quand Bill finit par trouver du travail sur place, s’installe durablement chez Virginie, fonde avec elle un nouveau foyer et invente avec cette dernière une nouvelle langue tacite sous les airs d’un franglais bricolé.

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