« Succession », saison 3 : le spectacle exquis et répugnant du malheur des très riches

Le 13 octobre 2019, le vingtième épisode de Succession, le dernier de la deuxième saison, voyait Kendall Roy (Jeremy Strong) commettre un parricide symbolique en dénonçant publiquement l’implication de son père, Logan (Brian Cox), dans les crimes et délits commis à l’encontre d’employés et de passagers par la division croisières et parcs de loisirs de Waystar Royco, le conglomérat fondé par Logan Roy. Il a fallu deux ans – la faute à la pandémie – pour que le suspense amorcé par ce rebondissement se dénoue.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés « Succession », ou le monde selon les Roy

Si l’on avait cru deviner un glissement de cette série d’essence satirique vers la tragédie, les sept premiers épisodes (sur neuf) de la troisième saison de Succession corrigent la trajectoire. Cette année, on retrouvera le plaisir que procure le spectacle des déconvenues, voire du malheur, des très riches, comme de voir la mine des Roy lorsque des investisseurs potentiels exigent qu’ils renoncent à leurs jets privés.

Charognards

Car les Roy ne sont pas les Atrides : Kendall est dépourvu de la qualité qu’il admire le plus, l’instinct de tueur. Il s’agit donc d’accompagner le rebelle à travers ses tribulations judiciaires et financières et d’observer les machinations du reste du clan – le patriarche au bord de la sénilité (mais qui, lui, reste avant tout un prédateur) ; Connor (Alan Ruck), le fils aîné stupide qui pense pouvoir se faire élire à la présidence des Etats-Unis ; Siobhan, dite Shiv (Sarah Snook), la cadette brillante dont les tendances humanistes sont tempérées par sa soif de pouvoir, et Roman (Kieran Culkin), le benjamin désinhibé – sauf au lit. Il faut ajouter à la fratrie la haute et molle silhouette du cousin Greg (Scott Braun), qui flotte entre les deux factions, dans l’espoir toujours contrarié que ses trahisons lui seront profitables.

Lire la critique de la saison 2 : « Succession » : quand héritage et OPA ne font pas bon ménage

Le principe fondamental de Succession repose sur le contraste entre la médiocrité morale et intellectuelle de tous les protagonistes et l’immensité de leur fortune et de leurs pouvoirs. Propriétaires d’une chaîne d’information, ATN, qui ressemble à Fox News, les Roy font et défont présidents, sénateurs et juges à la Cour suprême. Mais leur pouvoir s’érode face à la montée en puissance des grandes entreprises de la tech et des fonds d’investissement (incarnés, cette saison-ci, par Peter Sarsgaard et Adrien Brody). Le grand âge de Logan Roy (parmi les grandes réussites de Brian Cox, il y a cette justesse dans la colère inextinguible que provoquent les trahisons du corps) attire proies naïves et charognards.

Lire la critique de la saison 1 : « Succession » : l’héritage d’un « Roi Lear » à l’ère de Trump

Après s’être ouverte sur le monde, la série se referme sur le noyau dur du clan et l’on passera des heures à faire et refaire les classements : qui est le plus abject, le plus lâche, le plus cruel ? A ce stade des opérations, on a renoncé à tout espoir de rédemption, et la place que Succession assigne à ses spectateurs est celle des témoins d’une catastrophe affectant une espèce qui leur est tout à fait étrangère, un peu comme si l’on avait eu l’occasion de tourner un documentaire animalier sur un Tyrannosaurus rex et sa couvée. Le seul espoir que laisse Succession est que les Roy et leurs modèles du monde réel connaissent le sort des dinosaures.

Il vous reste 7.98% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.