Sur Apple TV+, « The Velvet Underground » et les fantômes new-yorkais reprennent vie

Lou Reed dans le documentaire « The Velvet Underground » de Todd Haynes.

Un écran noir qui semble frissonner sous les crissements de l’archet de John Cale sur les cordes de son alto. Todd Haynes a fait du premier plan de The Velvet Underground une sorte d’avertissement dantesque : « vous qui entrez ici »… N’y cherchez pas votre dose de nostalgie, ni la canonisation de vos héros. Si le réalisateur de Safe et de Carol s’essaie pour la première fois à la forme documentaire, c’est pour extraire le principe vital du Velvet Underground, la subversion de la réalité par la poésie. Haynes a sacrifié aux nécessités du genre, recueillant les paroles des survivants (John Cale, la batteuse Maureen Tucker), des témoins (la critique Amy Taubin) et d’un épigone (Jonathan Richman), réunissant les documents photographiques et sonores qui témoignent de la carrière du groupe. Il y a là de quoi raconter l’histoire aberrante d’un groupe haï du plus grand nombre, grandi loin des insolations du Summer of Love à l’ombre de la Factory d’Andy Warhol, déchiré par des affrontements d’une violence qui feraient passer les conflits entre Beach Boys, Kinks ou Who pour des disputes de cour de maternelle. Mais il n’y a pas tout à fait de quoi faire un film.

Pour cela, il faut du cinéma et Todd Haynes est allé le chercher à la source, du côté des réalisateurs de l’avant-garde new-yorkaise. Andy Warhol, bien sûr, qui, au milieu des années 1960, avait retenu John Cale et Lou Reed pour être les sujets de deux de ses Screen Tests, mais aussi Jonas Mekas (à qui le film est dédié), Jack Smith ou Barbara Rubin. Ces images de New York et de ses habitants en un moment d’extrême effervescence, qui vont de la chronique documentaire à l’abstraction, gardent une énergie immédiatement perceptible à travers le vernis élégiaque qu’a déposé le passage du temps.

Pénurie d’images

Mis à part les images tournées à Paris, au Bataclan, par Claude Ventura en 1972, lorsque Lou Reed, Nico et John Cale se retrouvèrent sur scène, quelques années après que le premier se fut débarrassé successivement de l’une et de l’autre, on ne verra pas le Velvet en concert – faute de documents. Le métrage tourné à l’occasion de The Exploding Plastic Inevitable, la performance multimédia conçue par Warhol, qui marqua l’irruption du groupe en 1966, n’est pas sonorisé.

De cette pénurie Todd Haynes fait le meilleur usage, faisant jaillir des étincelles entre les images empruntées à ses illustres aînés et la bande-son. La force – la violence, parfois – des chocs esthétiques qu’infligent ces séquences laissent néanmoins en évidence la trame narrative, celle de l’idylle impossible entre John Cale, intellectuel européen échappé de ses vallées galloises pour se rapprocher de son presque homonyme new-yorkais, le compositeur John Cage, et devenir un pilier de la musique contemporaine et Lou Reed, rebelle queer, rocker qui avait connu un quasi-succès avec un tube monocorde, The Ostrich, disciple du poète Delmore Schwartz.

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