Sur le tournage de « La Vérité », la rencontre de Bardot avec le diable

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Publié aujourd’hui à 19h00

Les cheveux hirsutes, d’immenses sourcils à l’épaisseur inhabituelle, le dos voûté, Henri-Georges Clouzot contrebalance son allure inquiétante par un habit de commis voyageur : costume en tweed porté été comme hiver, pull en V sous la veste, chemise blanche avec boutons de manchette, cravate noire. Un psychopathe à l’apparence d’un type bien. Le plus grand réalisateur français des années 1950, avec Jacques Becker et Robert Bresson, se distingue par son intelligence et sa sensibilité. Son sadisme aussi, que ce soit dans la vie privée ou au travail.

Durant le mois d’août 1959, le réalisateur du Salaire de la peur (1953) passe, comme toujours, ses vacances dans sa suite de l’hôtel La Colombe d’or, à Saint-Paul-de-Vence (Alpes-Maritimes), où il communie avec sa collection d’art : sculptures africaines et colifichets bahianais. Le cinéaste songe à filmer une vie de sainte Thérèse de Lisieux. Il aime tant les icônes qu’il s’apprête à mettre en scène Brigitte Bardot.

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L’actrice s’est depuis longtemps invitée dans le cerveau du metteur en scène. Cherchant un personnage qui pourrait lui convenir, il songe d’abord à un procès, celui de Pauline Dubuisson, en 1951, seule femme de France jugée pour le meurtre de son ex-petit ami contre laquelle la peine de mort est requise. Mais cette femme, qui, selon le mot de Clouzot, « n’avait pas l’allure de son crime », est une intellectuelle ; sa personnalité ne correspond pas à celle de Bardot.

Le réalisateur imagine alors un récit voisin, le procès de Dominique Marceau, une jeune femme séduisante jugée pour le meurtre de son amant, Gilbert Tellier, un jeune chef d’orchestre de talent, promis à sa sœur. « La justice n’est pas faite pour apprécier les sentiments, constate Clouzot. Le personnage incarné par Brigitte Bardot a trompé son amant une fois. On ne parle que de ça. Elle devient une fille perdue. Ce que je veux montrer, c’est que tout le monde dit la vérité, mais que ce n’est jamais la même. » Qui, mieux que la scandaleuse actrice, pour incarner cette victime expiatoire ? Et quoi de mieux qu’un drame passionnel pour démonter l’impossibilité d’établir une vérité ?

Une respiration oppressante

Depuis La Colombe d’or, le cinéaste se rend en voisin aux studios de la Victorine, à Nice, où la star tourne Voulez-vous danser avec moi ?, de Michel Boisrond. Lorsqu’il lui tend le long synopsis de La Vérité – une synthèse de ses quatre mille pages de travail préparatoire –, la vedette le lit sans attendre. Le cinéaste joue gros. A 51 ans, il est persuadé que « si on ne vit pas avec les jeunes, on meurt ».

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