Sur l’île d’Oléron, entre la pasionaria du paysage et le poète des marais, un duel sans fin

Par et Clémence Losfeld

Publié aujourd’hui à 02h30

« O l’a toujhoû été mal, o s’a toujhoû arranghé », glisse Jean-Marc Chailloleau en patois, citant « la grinchette » (« la grincheuse »), qui vivait près d’ici. Une « femme des cabanes », ainsi qu’on appelait les femmes d’ostréiculteurs, chargées de « détroquer » les huîtres, de les séparer, quand l’homme était en mer à s’occuper des parcs.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Ile d’Oléron, Charente-Maritime. 22 000 habitants. Des marais, des huîtres, de la vigne… Le bout du monde avant que le pont, en 1966, n’attire le tourisme de masse et les villégiatures. Assis sur les gradins de son modeste Théâtre d’Ardoise, un amphithéâtre à ciel ouvert posé au milieu des marais, respirant les effluves enivrants d’un figuier qui a poussé là sans rien demander à personne, Jean-Marc Chailloleau sourit : « C’est toujours allé mal, ça s’est toujours arrangé. »

Le 13 septembre 2021, la saison est terminée : la scène du Théâtre d’Ardoise, à Dolus-d’Oléron (Charente-Maritime), est fermée.
Jean-Marc Chailloleau, sur les gradins du Théâtre d'Ardoise qu’il a fondé, à Dolus-d’Oléron (Charente-Maritime), le 13 septembre 2021.

La Terre, ici, semble immense. Le ciel charrie les nuages, les hommes charrient leur solitude. Dans le silence, l’on entend seulement les grenouilles coasser et parfois, dans le lointain, la gueulante d’un ostréiculteur en colère contre son tracteur qui ne veut pas démarrer. Pas plus que le figuier, Jean-Marc Chailloleau n’a rien demandé à personne. Un jour, en 2003, il a viré le tas d’ordures qui commençait à faire tache au bout de sa parcelle – huit hectares de terres qui ne valent rien, sauf pour les ostréiculteurs. Prenant d’un côté la vase des bassins où lui et son frère – leur père et leur grand-père avant eux – affinaient les huîtres et, de l’autre, les ardoises qui autrefois servaient de collecteurs dans les parcs, il a construit ce théâtre – un talus plutôt – de neuf rangées de gradins, invisible dans le paysage.

« Pourquoi elle s’acharne ? »

Depuis 2009, chaque été, il propose une série de spectacles, les Estivases. Julos Beaucarne, Bertrand Belin, Jacques Bonnaffé, Mathieu Boogaerts, Rodolphe Burger, Barbara Carlotti, François & The Atlas Mountain, Yannick Jaulin, The Liminanas, Miossec, Olivier Py, Louis Sclavis… La liste est longue de ceux qu’on y a vus. « On paye les artistes, la Sacem et le sonorisateur avec les recettes d’entrées et la petite restauration. Le reste, c’est une quarantaine de bénévoles et ma poche…, explique-t-il. Et puis c’est là qu’est arrivée Monique. »

Monique Vidalenc, 87 ans, ici le 13 septembre 2021, à Dolus-d’Oléron (Charente-Maritime), est la présidente de la Société de protection des paysages de l’île d’Oléron. Elle repproche à Jean-Marc Chailloleau d’avoir construit son théâtre sur une zone protégée.

Monique Vidalenc, 87 ans. Une petite boule d’énergie aux cheveux gris, aux yeux ronds, bleus et vifs au-dessus de son masque FFP2. La présidente de la Société de protection des paysages de l’île d’Oléron (SPPIO) arrive au rendez-vous qu’elle nous a donné, son dossier sous le bras : « Le Théâtre d’Ardoise ? Je n’y suis jamais allée. Par principe. Jean-Marc Chailloleau ? Je ne connais pas la personne…, explique-t-elle sans ambages. Quand on fait une action, on regarde le plan local d’urbanisme, c’est tout. Un document à la portée de tout le monde. Or, dans cette zone-là, un ostréiculteur n’a même pas le droit de faire de cabane… » Le théâtre est posé dans une zone protégée, classée Natura 2000, inconstructible. Alors, forcément, Monique Vidalenc attaque, multipliant inlassablement les procédures, demandant la destruction de l’amphithéâtre et des cabanes en bois qui servent de coulisses, de toilettes ou de bars.

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