Sylvain Kahn : « Aussi vexante soit-elle, l’attitude des Australiens envers la France obéit à une logique légitime »

Tribune. Pour déplorable et triste qu’elle soit, la rupture du « contrat du siècle » entre la France et l’Australie s’explique si l’on se met à la place des Australiens. Dans leur situation, les Français auraient très probablement opéré le même choix : celui de la garantie la plus élevée possible pour leur sécurité et leur souveraineté, l’une et l’autre menacées par la République populaire de Chine, premier client de l’Australie.

Signé entre les Etats-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni, l’Aukus [sigle donné à ce nouveau pacte de sécurité sur la base de l’acronyme Australia, United Kingdom, United States] actualise, à l’heure de l’impérialisme chinois, leur solidarité militaire des temps de guerre froide. A l’échelle de l’espace Pacifique, la Chine est la voisine de l’Australie, comme la Russie l’est de l’Union européenne (UE).

Ni retournement d’alliance ni agression

Depuis 2017, les Australiens font preuve de détermination et de courage pour se déprendre de l’interdépendance d’avec la Chine et pour résister à ses pressions qui, au mépris des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du droit maritime international, sont constantes et énormes : développement accéléré de la flotte marine et sous-marine, barrières douanières arbitraires, insultes et menaces publiques par les diplomates, arrestation de journalistes australiens, espionnage du Parti communiste chinois qui manipule la diaspora chinoise australienne, corruption de parlementaires, tentative de contrôler des points-clés de l’économie australienne, par exemple en arrimant l’Etat de Victoria aux « nouvelles routes de la soie », etc.

Aussi vexante soit-elle, l’attitude des Australiens envers la France obéit donc à une logique légitime. Brutale et injuste, la rupture est le fruit d’une quête sincère d’autonomie stratégique par la société australienne. Restons lucides : il ne s’agit ni d’un retournement d’alliance ni d’une agression. L’Australie reste un pays ami, et les Etats-Unis un allié. L’affaire confirme, par ailleurs, la puissance de l’industrie de défense américaine, forte d’une intégration compétitive, quand celle des Européens demeure fragmentée. Mais là n’est pas l’essentiel.

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Objectivement, les Européens, et par construction les Français, ont une politique plus ambiguë et moins déterminée que les Américains vis-à-vis de la Chine et de l’Indo-Pacifique. Biden, dès sa campagne électorale, puis lors de sa tournée européenne au printemps, a énoncé un message clair : les Européens sont les alliés des Etats-Unis ; ils ont, ensemble, un rival stratégique commun : la Chine ; Européens et Américains devraient donc faire front commun face à celle-ci.

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