Symbole américain des violences sexuelles, Chanel Miller prend la parole dans un livre

Dans son livre, Chanel Miller, alias Emily Doe, retrace, sous son vrai nom, les événements qui ont bouleversé sa vie.

Il est 12 h 30 à New York ce week-end d’octobre lorsque son visage, souriant, apparaît sur l’écran, dans un bureau éclairé par des néons jaunes. Dans quelques jours, Chanel Miller s’envole pour Paris afin d’assurer la promotion française de son livre, J’ai un nom (Le Cherche Midi), deux ans après sa sortie américaine. « Ça me sidère toujours de découvrir que les gens connaissent mon histoire à l’autre bout du monde, s’étonne-t-elle. Alors que je l’ai vécue de façon tellement solitaire… »

« Je m’autorise à profiter de la vie depuis peu, depuis que je réalise ce que ce livre signifie pour les gens. Je me sens soulagée. » Channel Miller

Cette histoire, la sienne, commence le soir du 17 janvier 2015, soit plus de deux ans avant #metoo. Chanel Miller, 22 ans à l’époque, étudiante en littérature à l’université de Californie à Santa Barbara, se rend à une fête à Stanford, l’une des universités les plus prestigieuses du pays. Quelques heures plus tard, elle se réveille à l’hôpital. Elle ne le sait pas encore mais elle a été violée et retrouvée inconsciente derrière une benne à ordures. Deux témoins ont surpris la scène : ce sont eux qui ont immobilisé l’agresseur et appelé les secours.

En sortant de l’hôpital, l’étudiante n’a pas pensé à la suite : « J’ai mis les souvenirs de ce matin-là dans un grand bocal que j’ai descendu loin, loin, loin, tout au fond de moi », écrit-elle dans son livre. Dix jours plus tard, c’est la déflagration : un premier article paraît en ligne. Puis un autre. Et un troisième. Les internautes se déchirent : pourquoi portait-elle une robe en plein hiver ? demande l’un. Pourquoi pas, les températures sont douces en Californie, répond un autre. Chanel s’effondre : « J’ai découvert ce qui m’était arrivé dans les journaux, même le nom de mon agresseur. C’était violent. Comme si mon esprit sortait de mon corps, j’étais totalement dissociée. Se perdre est une perte étrange. »

Emily Doe, son double protecteur

Dans la presse, pour protéger son identité, elle devient Emily Doe. Autour d’elle, personne ne sait que Chanel et Emily sont une seule et même personne. « Je me sentais double », dit-elle. D’un côté, elle est cette jeune femme aux journées ordinaires ; de l’autre, elle est en train de devenir le symbole des victimes de viol sur les campus. Car l’affaire prend de l’ampleur : son agresseur, Brock Turner, 19 ans, est un athlète « brillant », « l’un des meilleurs nageurs d’Amérique », un « recordman qui a participé aux sélections olympiques ». De nombreux journalistes multiplient les superlatifs pour décrire l’étudiant à la trajectoire désormais « gâchée » par cet événement « tragique ».

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