Taffy Brodesser-Akner, Tommy Orange, Karina Sainz Borgo : la chronique « poches » de Véronique Ovaldé

« Fleishman a des ennuis » (Fleishman is in Trouble), de Taffy Brodesser-Akner, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Diniz Galhos, J’ai lu, 608 p., 9,10 €.

« Ici n’est plus ici » (There There), de Tommy Orange, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Roques, Livre de poche, 352 p., 7,90 €.

« La Fille de l’Espagnole » (La hija de la Espanola), de Karina Sainz Borgo, traduit de l’espagnol (Venezuela) par Stéphanie Decante, Folio, 288 p., 8,10 €.

Apposant un point final aujourd’hui à cette chronique et vous laissant, mes agneaux, à l’aube de nouvelles lectures, j’ai décidé de vous proposer ce qui justement point – il était temps que j’arrête, je commence à faire des jeux de mots. J’entends, trois premiers romans dont l’intelligence n’a d’égal que l’intense vibration littéraire.

Fleishman a des ennuis est un livre d’amour et de désarroi. « Et dans nos rires nous entendions notre jeunesse et il n’est jamais sans danger de se retrouver au seuil de la maturité, au fond d’une impasse dans sa vie et d’entendre soudain l’écho de sa jeunesse. » Le mariage des Fleishman a pris l’eau – était-il condamné dès le départ ? Ils ne prononcent plus le prénom de l’autre qu’à la fin des phrases, comme une ponctuation fielleuse, et leurs seuls moments d’intimité, ceux qui montrent qu’ils se connaissent mieux que personne, sont leurs disputes. La compensation financière devient la seule issue pour supporter de n’avoir pu obtenir ce que l’on désirait le plus : un mariage heureux. Mais, et c’est là que l’intelligence de Taffy Brodesser-Akner atteint sa plénitude, la grande question sera de savoir lequel des Fleishman a le plus d’ennuis ? Sublime dernier chapitre sur ces femmes qui se sentent en exil d’elles-mêmes – leurs minuscules rébellions : regarder la télé en plein après-midi, fumer sur un banc de la VIe Avenue. Avoir la vie qu’on voulait « et pourtant et pourtant et pourtant ».

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Que faire de la magie quand elle persiste comme un gravier précieux au fond de mon escarcelle mais que je ne sais pas comment l’utiliser ? L’histoire des Indiens racontée par les Blancs est « une grande aventure héroïque dans une forêt déserte ». Personne ne s’y intéresse vraiment parce qu’elle est « trop triste ». Difficile d’échapper à tous ces radieux possibles qui s’offrent à vous : alcoolisme, pauvreté, violence, prison… Mais parfois se suicider c’est simplement sauter d’un immeuble en feu. Tony Loneman, Orvil Red Feather, Opale Viola Victoria Bear Shield et les autres sont des « Autochtones urbains ». Ils sont du genre à s’endormir et à rêver qu’ils ne trouvent pas le sommeil. Tous vont converger, selon une rythmique parfaite, vers le braquage du grand Pow-Wow d’Oakland. La construction, l’invention, la métrique, les portraits et les monologues d’Ici n’est plus ici, de Tommy Orange, en font un opéra de sang et de feu.

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