« The Last Hillbilly » : chez les Richie, petite galaxie autonome des Appalaches

« The Last Hillbilly », de Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe.

Ils vivent dans les hauteurs des Appalaches, à l’est du Kentucky, et forment aux Etats-Unis une population à part, quelque peu autarcique, considérée d’un œil hautain par l’élite urbaine, qui s’accorde à ne voir en eux qu’une bande d’hurluberlus arriérés. On les appelle hillbillies, terme peu amène qu’on pourrait traduire par « péquenaud des collines ». Au XXe siècle, ils furent mineurs, extracteurs du charbon, avant que l’industrie ne leur tourne le dos pour aller exploiter d’autres sols plus rentables. Aujourd’hui, le chômage a pris le relais, avec tout son cortège de maux habituels. Beaucoup sont partis, mais certains s’acharnent à rester, comme la famille Ritchie, trois générations à flanc de coteau. Ce sont eux que Diane Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe, duo de documentaristes français, sont allés filmer pendant près de sept ans, tirant de cette relation au long cours leur premier long-métrage. Un documentaire inspiré sachant s’imprégner de la part d’effroi que recèle toute réalité ambivalente.

Les scènes du quotidien s’assemblent par éclats comme des flots de souvenir

The Last Hillbilly, « le dernier des péquenauds », c’est Brian Ritchie, père divorcé et poète à ses heures, sur les écrits ombrageux duquel s’ouvre le film. L’un, prosodié sur des plans survolant le relief forestier, déploie en exergue une méditation sur le péché originel, évoquant l’installation en ces terres du Kentucky des ancêtres, les pionniers blancs, accomplie au prix du sang, par le massacre des populations indigènes. Le territoire ainsi appréhendé est inévitablement hanté, rattrapé par une malédiction qui ne veut plus le lâcher. Le film ne s’embarrasse pas de didactisme et nous introduit dans le clan Ritchie comme au cœur d’une petite galaxie autonome sur laquelle règne une humeur saturnienne. Les scènes du quotidien – travaux d’entretien ou de réfection, visites, virées des enfants à la rivière – s’assemblent par éclats comme des flots de souvenir. Au cœur d’une nature qui a repris ses droits sur les vestiges de l’industrie, tout semble nourrir une attente sans objet, comme suspendue entre adultes désœuvrés et enfants luttant contre l’ennui. Non sans que planent, ici ou là, les augures d’une mort annoncée, comme la tombe d’un frère fauché dans la vingtaine ou le cadavre d’un veau noyé repêché dans l’étang du grand-père.

Sidérante sortie de l’Histoire

Avec ses bretelles croisées, son crâne rasé et ses postures légèrement voûtées, Brian traîne dans les environs une dégaine mélancolique, contemplant depuis quelque éminence le massif aux cimes écrêtées par l’exploitation minière. Ses prises de parole, pleines d’un discernement désolé, révèlent sous les oripeaux du redneck une sensibilité à la Cioran, et même le choix politique conscient de rester du côté des vaincus, du mauvais côté de l’histoire. L’intelligence du personnage consiste à retourner le stigmate dont lui et les siens sont affligés. Cette ruralité blanche et pauvre que l’élite cultivée accuse de tous les maux, comme d’avoir fait élire Donald Trump, Brian n’ignore pas ses errements et désillusions, mais en assume l’histoire, qui est celle d’une duperie (l’extractivisme industriel qui n’aura servi finalement que les intérêts des puissants, pas des habitants) et d’une défaite. Une nuit autour d’un feu de camp, l’homme tente d’inculquer à ses trois enfants ce qu’était le monde avant l’arrivée d’Internet et le déferlement des écrans : en trois générations, on a oublié quelle dureté était la sienne, désormais amortie dans une sorte d’ennui gourd et généralisé. Formidable personnage que celui-là.

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