Théâtre : avec « Berlin mon garçon », Marie NDiaye fait entendre le chœur du chaos familial

Hélène Alexandridis dans « Berlin mon garçon », de Marie NDiaye, mis en scène par Stanislas Nordey.

Le plus important, quand une pièce est représentée pour la toute première fois, est qu’elle soit entendue. Que la mise en scène la serve et ne s’en serve pas. Que les comédiens l’interprètent mais n’en jouent pas. Il sera temps de s’offrir des libertés avec le texte quand il aura fait son chemin. Ce temps-là viendra pour Berlin mon garçon, créé à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, sous le regard avisé de Stanislas Nordey.

Jusqu’à la fin de son mandat de directeur du Théâtre national de Strasbourg, fin 2022, ce grand défenseur des textes contemporains a décidé de mettre en scène uniquement des autrices. La saison prochaine, il créera, dans son théâtre, Ce qu’il faut dire, de Léonora Miano, où Marie NDiaye sera trois fois à l’affiche : avec Hilda, jouée par Natalie Dessay, Les Serpents, dans la mise en scène de Jacques Vincey, et la reprise de Berlin mon garçon.

Hélène Alexandridis joue dans les deux dernières pièces. A l’Odéon, elle est la mère qui va à Berlin pour retrouver son fils, dont elle est sans nouvelles. Elle débarque à l’aéroport de Tegel, avec son manteau jaune, seule tache de couleur dans le gris du décor – des photos projetées sur le mur du fond : en noir et blanc, à la fois précises et légèrement flottantes, comme peuvent l’être les premières impressions d’une ville. « Mon dieu, que Berlin est laid », se dit la femme, quand elle roule en taxi avec Rüdiger, venu l’accueillir. Elle lui a loué un appartement par Airbnb, mais ne sait pas encore qu’elle devra cohabiter avec lui, une loi récente obligeant à ne louer qu’une pièce de son appartement, pour éviter la spéculation et limiter la flambée des loyers.

Voix intérieures

Le ciel est cendreux, et l’immeuble, une barre gigantesque, signée Le Corbusier, où les étages sont appelés « rues. » Quel sortilège contient ce Berlin qui a avalé mon fils ?, se demande Marina. Elle parle dans sa tête, et ce sont ces mots-là que l’on entend, comme on entend ceux de Rüdiger, fonctionnaire solitaire à la retraite. Un homme qui paraît étriqué, à l’image de son blouson moche. Un homme qui, lui aussi, parle dans sa tête : il n’y a pas de dialogues au sens classique, dans Berlin mon garçon, mais un échange de voix intérieures qui se croisent et se répondent.

Ce qui est presque magique, dans l’écriture de Marie NDiaye, c’est l’accord de ces voix qui s’emboîtent les unes dans les autres avec la justesse de roues crantées

La pièce fait des allers-retours entre Berlin et Chinon, d’où vient Marina. Elle y tient une librairie avec Lenny, le père de son fils, qui a grandi entre les livres, dans un milieu cultivé, et qui maintenant se terre, quelque part à Berlin, porteur d’un projet funeste. Comment ? Pourquoi ce désir de tuer le plus de gens possible avant de se tuer soi-même ?

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