Théâtre : la bonne cuisine shakespearienne de Forced Entertainment

« Table Top Shakespeare », par le groupe Forced Entertainment.

Ils sont anglais. Définitivement. Y compris dans leur manière d’être furieusement anti-anglais. Ils inventent des jeux stupides et très intelligents. Ils adorent vous faire rire, et vous balancer une bonne claque dans la figure en même temps. Ils font du théâtre depuis presque quarante ans, mais sont plus connus dans les milieux de l’art contemporain. Ils se sont choisi un nom bizarre : Forced Entertainment – « divertissement forcé », en français.

A la fois culte et pas très connue du grand public, la compagnie, ou plutôt le groupe, terme qu’ils préfèrent, créée par Tim Etchells et ses partenaires en 1984, à Sheffield, dans le nord de l’Angleterre, a les honneurs d’un grand Portrait du Festival d’automne. Six spectacles ou performances, pour découvrir ou redécouvrir le parcours d’une bande qui n’a cessé de démonter et remonter les mécanismes du théâtre pour voir comment ils peuvent fonctionner, encore et toujours, dans un monde de divertissement obligatoire, télévisuel et, désormais, numérique.

Table Top Shakespeare, que l’on peut voir au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, à Paris, jusqu’au 16 octobre, est emblématique de cette démarche qui se plaît à disloquer les rouages bien huilés, pour recréer une autre forme de magie. Ce projet un peu fou, créé en 2015 et qui a tourné partout dans le monde, consiste à jouer toutes les pièces de Shakespeare sur une table de cuisine, avec les objets les plus banals, sortis de la cuisine, de la salle de bains ou du grenier, pour figurer les personnages.

Un jeu d’enfant

En tout, cela fait trente-six performances distinctes d’une durée de quarante-cinq minutes à une heure (on peut les voir à raison de trois par soirée à L’Espace Cardin), dans lesquelles les excellents acteurs-performeurs de Forced Entertainment, Robin Arthur, Claire Marshall, Cathy Naden, Terry O’Connor, Richard Lowdon et Jerry Killick, se succèdent, seuls devant la table, pour donner vie aux comédies et tragédies du grand Will.

Seuls… ou presque. Puisque du Marchand de Venise à Roméo et Juliette, d’Hamlet à La Tempête, une princesse peut être figurée par une bouteille d’eau de rose ou de shampooing, un roi et une reine par une salière et une poivrière, un serviteur par une boîte d’allumettes ou un pot de moutarde, un aubergiste par un rouleau de papier toilette, etc. La liste serait sans fin, qui compte aussi des flacons de sauce soja, des vases en verre, des piles électriques ou des dés à jouer.

C’est d’autant plus improbable qu’il ne s’agit pas de théâtre d’objets au sens noble du terme, puisque les objets choisis ne signifient rien et n’ont aucune valeur plastique. Le projet interroge le théâtre à sa racine, sa capacité à produire de la métamorphose par la grâce d’un récit qui vous est raconté, dans ce qui ressemble à un jeu d’enfant ou à l’enfance du théâtre. Dans la plupart des cas – l’ensemble est évidemment un peu inégal –, les pièces prennent vie avec une force et une émotion étonnantes, au point que l’on redécouvre certaines d’entre elles.

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