Théâtre : Sami Frey, passeur de ceux qui ne sont pas revenus des camps

Sami Frey en répétition de sa lecture d’« Un vivant qui passe », de Claude Lanzmann, au Théâtre de l’Atelier, à Paris.

Sami Frey a 83 ans. Tous les jours, sauf le lundi, il monte à vélo du cœur de Paris, où il habite, au Théâtre de l’Atelier, à Montmartre, où il lit Un vivant qui passe, de Claude Lanzmann. Il refuse tout entretien à l’occasion de cette lecture, comme il refuse obstinément de parler de son histoire d’enfant juif caché pendant la seconde guerre mondiale. Il faut croire qu’une raison impérieuse l’a incité à lire en public Un vivant qui passe, qui aborde la question juive à travers un témoignage recueilli par Claude Lanzmann, au cours des douze années pendant lesquelles il a travaillé à Shoah, son film documentaire dont l’onde de choc n’a pas faibli depuis sa sortie en salle, en 1985.

A la demande du CICR, Maurice Rossel est allé visiter des camps de concentration pour essayer d’obtenir des renseignements

Ce témoignage est celui du Suisse Maurice Rossel. Délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Berlin de 1942 à 1945, il participa à la première visite du camp de concentration de Theresienstadt organisée par les nazis le 23 juin 1944. Dans la préface d’Un vivant qui passe (Folio, 77 pages, 5 euros), Claude Lanzmann explique que « pour des raisons de longueur et d’architecture, [il avait] renoncé à traiter frontalement dans son film le sujet extraordinaire de Theresienstadt, à la fois central et latéral dans le déroulement et la genèse de la destruction des juifs d’Europe ». Le témoignage de Maurice Rossel n’apparaît donc pas dans Shoah. Il a été édité dans un DVD (épuisé) qui contient également Sobibor.

Quand Claude Lanzmann le rencontre, chez lui, dans son village suisse en 1979, Maurice Rossel explique qu’il est arrivé à Berlin à 25 ans. A la demande du CICR, il est allé visiter des camps de concentration pour essayer d’obtenir des renseignements. Dans Un vivant qui passe, il parle d’Auschwitz, où il s’est rendu seul, en voiture, et où, dans son souvenir, il a passé une demi-heure ou trois quarts d’heure avec le commandant du camp, « un jeune homme très élégant, aux yeux bleus, très distingué, très aimable », qui lui a parlé de ses parties de bobsleigh dans les Grisons suisses – une pratique loin des siennes, fils d’ouvrier qui deviendra médecin.

« Des squelettes ambulants »

Maurice Rossel demande à visiter l’infirmerie, ce qui lui est refusé. Et c’est tout. Il ne voit pas le « Arbeit macht frei » (« Travailler rend libre ») à l’entrée de Birkenau, le camp d’extermination à un kilomètre d’Auschwitz, ni les trains qui y vont ni les lueurs et les fumées des fours crématoires. Il croise des lignes de détenus en pyjamas rayés, « des squelettes ambulants (…) vous observant avec une intensité incroyable, au point de se dire : (…) “Un vivant qui passe” ». Maurice Rossel sait quand il s’y rend qu’Auschwitz est un camp dont on ne revient pas. Mais il n’en sait pas plus à l’issue de sa visite.

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