Théâtre : Sylvain Creuzevault livre un Dostoïevski de combat à l’Odéon

« Les Frères Karamazov », de Dostoïevski, adaptation et mise en scène de Sylvain Creuzevault.

Les Démons à la Comédie-Française, Les Frères Karamazov à l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Dostoïevski tient le haut de l’affiche, cet automne à Paris, et c’est une chance de voir deux approches aussi différentes de son œuvre, ne serait-ce que sur un point : à la Comédie-Française, le Flamand Guy Cassiers joue jusqu’au vertige avec des écrans ; à l’Odéon, le Français Sylvain Creuzevault mise insolemment sur un plateau nu. La sophistication technique n’est pas son affaire. Il lui a toujours préféré celle des signes, de la pensée en mouvement, incarnée. De ce point de vue, son nouveau spectacle est une réussite incontestable.

Avec Les Frères Karamazov, Sylvain Creuzevault arrive au terme d’un parcours dans l’œuvre de Fédor Dostoïevski (1821-1881), qui l’a mené à porter à la scène L’Adolescent, Crime et Châtiment, Les Carnets du sous-sol et Les Démons. La crise sanitaire a bousculé son projet initial : présenter le roman dans deux spectacles qui devaient être programmés dans la foulée, à l’Odéon, l’un consacré à son chapitre le plus célèbre, Le Grand Inquisiteur, l’autre à l’histoire des frères Karamazov. Seul le premier a pu être joué en octobre, entre deux confinements. C’était un détonateur qui posait la question de la liberté dans les champs politique et religieux, d’hier à aujourd’hui, de Karl Marx à Donald Trump. Dans cette approche très contemporaine, Heiner Müller dialoguait avec Dostoïevski.

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Pour Les Frères Karamazov, Sylvain Creuzevault s’en tient au texte du roman traduit par André Markowicz. Mais il se fait « charcutier », selon son mot. Entendez que, en plus des coupes, il revendique « l’infidélité à la lettre du texte (…) nécessaire pour retrouver un esprit théâtral dostoïevskien ». Et il s’appuie sur l’analyse fameuse de Jean Genet, pour qui le génie des Frères Karamazov tient dans le fait que sans cesse l’auteur apporte la contradiction à ses affirmations. Ainsi, solidement armé, Sylvain Creuzevault conduit l’attaque. Car c’est bien un combat qui se livre sur le plateau de l’Odéon. Un combat entre un père et ses fils, entre le bien et le mal, entre la vérité et le mensonge – à la vie, à la mort.

« L’offense jusqu’à l’esthétisme »

Tout se passe entre les murs blancs du couvent où, dans le livre deuxième du roman, le starets Zossima reçoit Fiodor Karamazov et son fils Dmitri, pour régler un différend sur l’héritage qui les oppose. Ils sont bientôt rejoints par les deux autres fils nés d’un second lit, Ivan et Alexeï. C’est par cette scène que commence la représentation. Et aussitôt, le ton est donné. Le starets, malade, se déplace avec une perfusion sur pied. Le père porte une veste en cuir bleu. Il se présente comme « un bouffon », un jouisseur et menteur invétéré qui « aime l’offense jusqu’à l’esthétisme ». Pour lui, les discothèques qu’il dirige remplissent la même fonction que les monastères : elles contribuent à maintenir l’ordre en Russie, explique-t-il au starets. Il parle haut, il est emphatique, veule, antipathique et irrésistible car c’est Nicolas Bouchaud qui le joue, et son interprétation est magistrale.

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