Thierry Wasser, parfumeur : « En France, on a toujours négligé et dévalorisé la voie de l’apprentissage »

De gauche à droite, Jean Hadorn, directeur de l’école de parfumerie Givaudan, Maurice Thiboud, chef parfumeur du groupe Givaudan, et Thierry Wasser, au début des années 1980, à Genève.

« Sur cette photo j’ai une vingtaine d’années, je suis face à Maurice Thiboud [au centre], le chef parfumeur du groupe Givaudan, et à M. Jean Hadorn, le directeur de l’école de parfumerie Givaudan, à Genève. J’y suis entré à 20 ans, en 1981, sans rien connaître au milieu du parfum et sans avoir les bons diplômes. Le directeur avait probablement détecté en moi un certain potentiel. Dans la vie, on a parfois la chance de faire ce genre de rencontre essentielle.

A 15 ans, j’avais été viré du collège. Il faut dire que, dès 9 ans, la scolarité est devenue un calvaire, et j’ai commencé à décrocher. Ma mère devenait folle, elle ne savait plus quoi faire de moi. L’école ne m’intéressait pas du tout, car elle ne réussissait pas à satisfaire ma curiosité, mais je n’étais pas pour autant désœuvré.

« A 12 ans, je vendais 10 francs suisses un faux Martini rouge à base de fleurs de pissenlits ! »

Je me passionnais pour les plantes médicinales, que j’étudiais dans les livres et que j’allais ensuite reconnaître et cueillir dans la nature (j’ai grandi en dehors de Montreux, en pleine campagne), puis je les faisais sécher et je les mettais en bocaux. Je fabriquais, par exemple, des crèmes aux fleurs de soucis, et, à 12 ans, je vendais 10 francs suisses un faux Martini rouge à base de fleurs de pissenlits !

Quand j’ai quitté l’école, j’ai fait un CAP en alternance dans une droguerie-herboristerie et ça m’a plu. Le parfum est arrivé un peu par hasard dans ma vie, je ne m’étais jamais posé la question de qui les fabriquait ni comment et puis j’ai entendu parler de Firmenich et Givaudan, et je les ai contactés.

« Le succès que l’on rencontre adulte est lié à l’enfant que l’on était et qui est toujours en nous. »

A 20 ans, je commençais enfin à bosser. Je n’avais pourtant pas de prédisposition spéciale en matière d’olfaction. Mon seul lien avec cet univers était Habit rouge de Guerlain, que j’ai porté dès mes 13 ans. Il était mon “déguisement” d’homme quand, à l’école, alors que j’étais un cancre et qu’en plus j’avais une tête de bébé, les autres enfants se fichaient de moi. Et aujourd’hui c’est moi qui le fabrique, c’est incroyable, la vie ! Mon parcours est au cœur de mon discours militant.

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En France, on a toujours négligé et dévalorisé la voie de l’apprentissage. Quand je vais parler aux nombreux jeunes apprentis à l’Institut des métiers d’excellence du groupe LVMH, je mets un costard-cravate, ma Légion d’honneur sur le revers de ma veste, et je me présente à eux comme le champion des apprentis. Je leur dis : “On vous explique que vous êtes en échec scolaire, je l’ai entendu aussi. Je ne suis pas plus con qu’un autre et vous non plus !

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“Echec scolaire”, le terme est lamentable et il est d’une violence inouïe. Ça veut dire quoi, la réussite ? Je suis convaincu que le succès que l’on rencontre adulte est lié à l’enfant que l’on était et qui est toujours en nous. Aujourd’hui, j’ai toujours 10 ans. »

Le Goût de M