Tocqueville, « un penseur pour période de doute »

Tocqueville par Daumier (1849).

Professeure émérite de littérature à la Sorbonne, présidente de la Société Tocqueville, Françoise Mélonio participe depuis 1980 au chantier des Œuvres complètes de Tocqueville, dont le premier tome, De la démocratie en Amérique, était paru en 1951. Elle a dirigé les trois volumes de Correspondance à divers et publie, avec Charlotte Manzini, une anthologie, L’Abécédaire d’Alexis de Tocqueville (L’Observatoire, « Les Lumières d’aujourd’hui », 286 p., 21 €, numérique 15 €). Retour sur plus de soixante-dix ans de combat pour rendre à l’auteur de L’Ancien Régime et la Révolution toute sa place dans la vie intellectuelle.

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Comment le projet des « Œuvres complètes » est-il né ?

Il s’agit au départ d’une initiative des éditions Gallimard et de la famille de Tocqueville qui, en 1947, en confient la direction au professeur Jacob-Peter Mayer [1903-1992]. Mais très vite, dans le contexte de l’après-guerre, où l’intérêt pour les Etats-Unis est vif, le projet reçoit le soutien des ministères de la culture et des affaires étrangères, qui créent en 1949 une commission nationale pour le chapeauter. Et puis, l’entreprise s’endort un peu. C’est Jean-Claude Casanova, alors conseiller du premier ministre Raymond Barre, qui la réveille, à la fin des années 1970, avec un plan de publication et une nouvelle commission. Il en confie la présidence à Raymond Aron [1905-1983], dont le livre Les Etapes de la pensée sociologique[Gallimard, 1967] a joué un rôle majeur dans le retour de Tocqueville au cœur des débats.

Pourquoi en a-t-il si longtemps disparu ?

En étudiant cette question pour écrire Tocqueville et les Français[Aubier, 1993], j’ai vu que ce désintérêt, qui commence dans les années 1880, est lié au sentiment que la République est arrivée au port. Tocqueville est d’abord un penseur de la transition démocratique. Or, sous la IIIe République, tout le monde a l’impression que c’est fait, et les enjeux sont ailleurs.

Le lancement des Œuvres complètes coïncide avec sa redécouverte progressive, qui me paraît liée à l’élan des « trente glorieuses » : avec le progrès que connaissent les classes moyennes, les idées de liberté et d’égalité redeviennent essentielles. Mais il y a aussi l’affrontement avec le bloc soviétique, qui redonne un souffle aux réflexions sur les formes démocratiques, puisqu’une partie de l’Europe est désormais sous le joug de pouvoirs totalitaires.

A la mort de Raymond Aron, François Furet [1927-1997] lui succède à la tête de la commission. Et il va jouer un rôle décisif dans une opération lancée après la chute du mur de Berlin, cette fois encore à l’initiative du ministère de la culture et du Quai d’Orsay : une chaîne de colloques organisés, entre 1991 et 1994, dans huit pays d’Europe centrale et orientale, pour faire se rencontrer, autour de la pensée de Tocqueville, des intellectuels français et d’anciens dissidents du bloc de l’Est. Comment penser la transition vers la démocratie de peuples qui parfois ne l’avaient jamais connue ? L’actualité de Tocqueville, pour les intellectuels que nous avons rencontrés dans ce cadre, est vite apparue comme une évidence.

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