Tombé dans l’oubli pendant plus de deux cents ans, un tableau de Fragonard s’envole à 7,68 millions d’euros aux enchères

Paris, 25 mars 2021 : un manutentionnaire tient un tableau du peintre français Jean-Honoré Fragonard représentant un « Philosophe lisant » (vers 1768-1770).

« Une histoire comme le marché de l’art les aime » : un chef-d’œuvre de Fragonard représentant un Philosophe lisant a été vendu aux enchères samedi 26 juin pour 7,68 millions d’euros à Epernay (Marne). L’œuvre était tombée dans l’oubli pendant plus de deux cents ans avant d’être récemment exhumée par un commissaire-priseur.

Réalisée entre 1768 et 1770, dans la « période la plus virtuose » de cet artiste emblématique du XVIIIe siècle, la toile ovale, de 45,8 centimètres sur 57, a été mise en vente à 1 200 000 euros, à l’occasion d’une vente organisée par la maison Enchères Champagne. La peinture a finalement été adjugée pour 6 300 000 euros, soit un prix total de 7 686 000 euros avec les frais d’achat (22 %).

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Il s’agit « du troisième prix le plus important » atteint une œuvre de cet artiste, a fait savoir Stéphane Pinta, expert au cabinet Turquin, et qui avait authentifié le tableau. L’œuvre a été acquise par un collectionneur privé, alors que sept enchérisseurs se sont manifestés, tous par téléphone, autant depuis la France que depuis l’étranger. Si l’identité (et donc la nationalité) de l’acquéreur reste confidentielle, le tableau, lui, « devrait probablement rester en France », a avancé M. Pinta.

La valeur du tableau méconnue des propriétaires

« Fragonard est l’un des cinq grands monstres sacrés de la peinture française du XVIIIe siècle (…) On attendait évidemment un prix très important pour ce tableau extraordinaire, dans un état de conservation parfait, avec un sujet rare, très intelligemment composé et complètement inédit sur le marché », commente M. Pinta.

« Le tableau correspond à sa plus belle période, deux ans pendant lesquels il est au top de son génie. (…) Et [la peinture] n’avait quasiment jamais été nettoyée, jamais rentoilée : [elle] est sur sa toile, son châssis et son cadre d’origine », fait en outre observer l’expert. « Ce tableau dormait dans une maison, et personne ne l’avait touché. C’est une histoire comme le marché de l’art les aime. (…) Toutes les planètes étaient alignées pour avoir une enchère intéressante », conclut Stéphane Pinta en souriant.

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L’œuvre avait un temps appartenu au miniaturiste Pierre Adolphe Hall, ami du peintre Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), puis elle était sortie des radars pendant deux siècles, avant d’être récemment redécouverte par le commissaire-priseur Antoine Petit lors d’un inventaire de succession.

Ce Philosophe lisant se trouvait dans le salon d’une propriété de la Marne, et était « dans la même famille depuis plusieurs générations » sans que les propriétaires en connaissent l’origine ou la valeur, raconte Me Antoine Petit dans le dossier de presse. Lorsqu’il la « décroche pour l’examiner », le professionnel constate immédiatement « la touche manifestement experte », les « coups de pinceau incroyablement francs »… Mais surtout une inscription ancienne au revers du cadre en bois doré : « Fragonard ».

Un tableau dans l’esprit des lumières

Le tableau – qui représente un philosophe chauve à la barbe blanche, assis et lisant un imposant ouvrage – est alors authentifié par le cabinet spécialisé dans les peintures anciennes. Interrogé par l’Agence France-Presse (AFP), l’expert Eric Turquin souligne « l’exécution brillantissime par Fragonard, très rapide, très légère », une légèreté « qui est l’esprit des Lumières ».

« La Révolution va détester ces tableaux-là », note Eric Turquin. « Dans la Révolution, l’Empire, ces périodes de guerre, on a cherché des modes d’expression plus violents, plus brutaux ». Les artistes comme Fragonard « perdent alors leur valeur » et avec, « leur attribution », analyse-t-il.

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Agé d’une quarantaine d’années au moment de sa réalisation, Fragonard s’octroie ici « une grande liberté » d’exécution, souligne aussi Stéphane Pinta. Appliquée très rapidement, la peinture semble « modelée, sculptée dans la matière, parfois même directement avec le doigt ».

Loin des sujets féminins et libertins qui avaient fait sa renommée, Fragonard s’intéresse à la figure de l’homme mûr, qu’il abordera dans neuf autres portraits, « dans la lignée des portraits pittoresques de vieillards (….) appréciés par les peintres hollandais du XVIIe siècle et en premier lieu Rembrandt, que Fragonard admire », analyse encore le cabinet Turquin. Un tableau similaire est par ailleurs conservé à la Kunsthalle de Hambourg (Allemagne), représentant aussi un philosophe, dans le même type de format ovale.

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Le Monde avec AFP