« Toutes ces foutaises », d’Ezzedine Fishere, et « Trois saisons en enfer », de Mohammad Rabie : la révolution égyptienne, soubresauts littéraires

Graffitis révolutionnaires, au Caire, en juin 2012.

« Toutes ces foutaises » (Kol hadha al-haraa), d’Ezzedine Fishere, traduit de l’arabe (Egypte) par Hussein Emara et Victor Salama, Joëlle Losfeld, 282 p., 22 €, numérique 16 €.

« Trois saisons en enfer » (’Utârid), de Mohammad Rabie, traduit de l’arabe (Egypte) par Frédéric Lagrange, Actes Sud, « Sindbad », 350 p., 22,80 €, numérique 17 €.

La révolution est passée sur leur vie, comme un char sur le cadavre du soldat inconnu. C’est le paradoxe de l’histoire : ceux qui la font sont souvent les derniers dont on connaît la vie. Toutes ces foutaises, le roman d’Ezzedine Fishere, collecte les destinées des héros broyés de la révolution égyptienne de 2011. Qui se souvient de Wael, Moheb et Tamer, les trois « ultras » du club de football cairote d’Al-Ahly venus à la révolution par solidarité de supporteurs ? Qui se souvient de Hend, la militante féministe, et de Moheb, le journaliste, ce couple solaire que la révolution a pulvérisé ? Qui se souvient de Bahaa et Shérif, le couple homosexuel contraint de fuir pour New York ?

Toutes ces foutaises est un conte des Mille et Une Nuits moderne. Nul calife et nulle esclave ici, mais l’essentiel y est : le sexe, les mots, la mort. Et l’amour peut-être, mais cette histoire-là reste à écrire… La Shéhérazade du roman est un jeune homme de 22 ans, Omar, qui a grandi dans un environnement islamiste. Son « calife » est Amal, 29 ans, une Américaine d’origine égyptienne et chrétienne, en instance d’expulsion d’Egypte après une année d’emprisonnement pour activités subversives au profit d’une ONG étrangère. Pendant deux nuits et deux jours, ces deux-là, qui viennent de se rencontrer, vont faire l’amour et dialoguer. Le roman se présente comme la transcription de ce huis clos.

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Fishere, diplomate et universitaire en plus d’être romancier, n’a jamais caché son soutien au « printemps arabe ». Il en tire dans Toutes ces foutaises un bilan contrasté : côté pile, tant de vies détruites, le retour de la dictature, la persistance des préjugés et l’ensauvagement de la société ; côté face, l’éveil irréversible de la jeunesse, l’utopie concrète d’un monde meilleur, l’ébranlement des institutions sécuritaires. Le dialogue entre Omar et Amal, comme un débat entre deux hémisphères du même cerveau, met en scène ce balancement à l’heure du bilan : négatif comme Omar le pessimiste, ou positif à l’instar d’Amal l’optimiste, dont le prénom signifie d’ailleurs « espoir » en arabe.

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