« Troubles dans le travail » : le travail sans équivoque

« Troubles dans le travail. Sociologie d’une catégorie de pensée », de Marie-Anne Dujarier, PUF, 352 pages, 22 euros.

Le livre. « Notre projet est celui de la société du travail », annonçait celui qui a été élu président de la République française en 2017 sur ce programme. Il affiche très explicitement la place du travail dans une société qui porterait jusqu’à son nom. Les événements sanitaires depuis 2020 ont rappelé que le travail reste plus que jamais au centre des politiques publiques. « Qu’il s’agisse de l’encadrer, de le réguler, de le libérer, de s’en libérer, de le réformer ou de le réinventer, le mot “travail” hante les discours politiques de tout bord », analyse Marie-Anne Dujarier.

Et pourtant, sauriez-vous dire avec certitude à quel moment vous travaillez ? Votre point de vue est-il partagé par vos proches, votre employeur et les administrations publiques ? Qu’appelons-nous travailler dans notre société ? C’est à cette interrogation apparemment anodine qu’est consacré l’ouvrage de Marie-Anne Dujarier, professeure de sociologie à l’Université de Paris, Troubles dans le travail (PUF).

L’essai rompt avec la représentation selon laquelle il y aurait une chose ou un sujet derrière le mot travail, qui désigne une diversité spectaculaire de tâches et de métiers, mais aussi de statuts et de situations. Renonçant à construire une définition universelle du travail, la sociologue s’intéresse « au travail comme représentation sociale historiquement construite qui exprime l’état de la société et s’impose à nous pour finalement outiller notre manière de penser, d’agir et de sentir ».

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Dès les années 1970, les féministes avaient souligné le caractère profondément politique de la signification du mot « travail ». L’entrée dans le « capitalocène », les pratiques numériques en réseau, l’intelligence artificielle remettent sur le devant de la scène cette problématique. La catégorie de pensée « travail » est troublée par ces transformations sociales empiriques.

Des emplois nocifs

La société actuelle est caractérisée par des emplois parfois inutiles, voire nocifs à notre subsistance, au moment même où nombre de pratiques non identifiées comme du travail sont vitales. Des revenus importants sont obtenus sans rien faire, tandis que l’emploi ne permet pas à chacun de gagner son pain. S’accumulent des situations dans lesquelles l’activité, l’utilité sociale et économique, l’emploi et le revenu sont désarticulés, ouvrant sur des conflits sociaux et psychiques.

Faut-il réformer les institutions du travail pour intégrer les nouvelles pratiques, en excluant les emplois inutiles ou toxiques du droit du travail ? Ou bien faut-il tordre ces pratiques pour qu’elles entrent dans les institutions actuelles, à l’instar des luttes visant à salarier le travail domestique ou les chauffeurs Uber ?

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