« True Mothers » : un enfant japonais en partage

L’AVIS DU « MONDE » – À VOIR

Cela faisait plusieurs films que le cinéma de Naomi Kawase semblait avoir perdu la fibre de ses débuts, et s’être confit dans une forme de joliesse anecdotique. De la part de la réalisatrice des admirables Suzaku (1997) et Shara (2003), dont l’animisme entretissait magnifiquement la sphère intime au règne naturel, on était en droit d’attendre mieux que le panthéisme décoratif d’infusions aussi diluées que Voyage à Yoshino (2018) ou Vers la lumière (2017). True Mothers, son dernier film en date, labellisé « Festival de Cannes 2020 », inverse la tendance en renouant avec une forme d’ambition et de complexité. Réussite qui n’est probablement pas étrangère au fait que le sujet ici abordé, à savoir l’adoption, concerne de près la cinéaste, élevée par des parents adoptifs.

Satoko (Hiromi Nagasaku) et son mari Kiyokazu (Arata Iura), couple d’âge mûr, ont fait le choix, devant leurs échecs à concevoir, d’adopter un enfant. Des années plus tard, alors que leur fils de 6 ans, Asato, rencontre des difficultés à l’école, ils sont contactés par la mère biologique de celui-ci, Hikari (Aju Makita), qui manifeste une grande détresse psychologique. À partir de ce canevas très simple, Kawase mise sur les puissances du récit et explore par flashback successifs le passé de chacun de ses personnages. A commencer par celui du couple stérile, dont sont retracées, étape par étape, les démarches pour avoir un enfant : un parcours médical du combattant qui les conduit, en désespoir de cause, auprès de « Baby Baton », une association installée à Hiroshima facilitant les procédures d’adoption. Puis vient la trajectoire d’Hiraki : fille mère enceinte à l’âge de 14 ans, rejetée par sa famille par crainte du qu’en-dira-t-on. Recueillie par « Baby Baton », refuge des jeunes mères démunies, elle rencontre d’autres jeunes femmes en rupture de ban, dont certaines ont basculé dans la prostitution.

En remontant le fil des causes, True Mothers dépasse les définitions trop simples et restitue au processus d’adoption toute sa complexité non seulement intime et affective, mais aussi sociale. Le film montre notamment à quel point la procédure peut être le lieu d’un effacement en ce qui concerne la mère biologique, évacuée administrativement de l’équation parentale, ce qui proroge la situation de déni qui avait déjà entouré sa grossesse.

Entre fiction et documentaire

La tenue de l’ensemble tient surtout au fin tressage qui est fait entre fiction et documentaire. Non seulement les trajets parentaux sont déclinés dans le détail, étayés de faits solides, qui éclairent sur la situation japonaise (où le poids des traditions entoure de honte la question des grossesses précoces), mais, par moments, c’est l’écriture brute du documentaire qui reprend le dessus. Au milieu du film, quand Hiraki s’installe dans la maison des filles mères, le registre bascule : tout semble filmé à bout de bras, comme des archives prises sur le vif où l’on entend la réalisatrice s’adresser directement à ses personnages. D’une grande beauté, le passage abat les murs de la fiction et rappelle les formidables débuts de Kawase dans le champ du documentaire à la première personne.

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