« Tu ne trahiras point », de Karim Madani, et « Sur nos murs », de Karim Boukercha : la bombe de peinture, arme blanche

Myles Meo Carter, street artiste américain installé à Paris, en 1990. Photo extraite de « Sur nos murs ».

« Tu ne trahiras point », de Karim Madani, Marchialy, 300 p., 19 €.

« Sur nos murs. 40 ans de graffiti avec Agnès b. », de Karim Boukercha, avec Gautier Bischoff, Textuel, 240 p., 49 €.

A la fin de l’année 2001, le hasard des perquisitions par les stups apporte son lot de trouvailles sur les opérations commando de graffeurs dans le métro parisien, champ de bataille du graffiti depuis le milieu des années 1980. Des photos trophées et des fanzines sont saisis. Ils vont alimenter le fantasme que street artistes et trafiquants de haschisch pourraient constituer l’arrière-boutique d’une nébuleuse djihadiste.

Tu ne trahiras point, le livre que Karim Madani a tiré de cette affaire, reconstitue l’époque, sa sociologie et ses protagonistes, avec pour fil rouge la trajectoire de l’un d’entre eux, le graffeur Comer. On y rencontre aussi, de l’autre côté de la barrière, le commandant Merle, passé par la répression du grand banditisme, à qui le procureur de Paris confie le soin de monter une cellule anti-graffiti. Filatures, écoutes téléphoniques, commissions rogatoires : les moyens alloués sont inédits en la matière, et le coup de filet sera radical. Appels et textos sont épluchés pour mettre des noms civils derrière les « blases » (pseudonymes) des hérauts de l’aventure acrylique.

Douze ans de procédure

Cinquante-six prévenus seront présentés devant la justice. Chef d’inculpation : « association de malfaiteurs en lien avec une entreprise criminelle ». Du jamais-vu. In fine, les tagueurs, issus de tous les milieux sociaux, se verront infliger des peines de sursis et des amendes légères. Puis les audiences au civil, en 2010-2011, redoutées pour les sommes astronomiques réclamées, se révéleront clémentes à leur tour.

Précédé de douze ans de procédure, le procès de Versailles de 2004 est resté comme un traumatisme, cette « réunion de famille » ayant laissé des traces indélébiles sur les esprits et les amitiés de jeunesse.

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Car l’affaire, hantée par les ragots et la paranoïa, est venue mettre à mal l’un des commandements du graffiti : « Tu ne trahiras point », dont Karim Madami fait le titre de ce récit écrit dans une langue tonique qui sonne comme une ode au tag, à sa rythmique et à sa virulence. Le livre s’attache également à faire comprendre l’addiction au graffiti vandale, cette drogue dure où « la peinture, l’adrénaline, les souterrains, les sauts de rail, la liberté, les illuminations nocturnes, les épiphanies diurnes » parcourent l’échine des disciples, entre gestuelle profanatrice et état de grâce paradoxal.

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