Un apéro avec Jean-Yves Ferri : « Si tout ça m’était arrivé à 20 ans, je me serais pris pour “M. Astérix” »

Jean-Yves Ferri, au Café Griffon, à Paris, le 17 octobre 2021.

Le café Griffon, mais oui bien sûr ! Jean-Yves Ferri a beau n’avoir jamais mis les pieds dans ce bar-restaurant du 4e arrondissement de Paris, c’est là, amuseur-né, qu’il a donné rendez-vous pour parler du bien nommé Astérix et le griffon (Albert-René/Hachette, 44 pages, 9,99 euros), le nouvel album des aventures du célèbre Gaulois.

Point de lion à tête d’aigle, toutefois, accroché au mur. Mais tout un bric-à-brac de zèbre en toc, de Gainsbourg en plâtre et de vinyles d’époque – l’archétype, bref, du bistrot bobo, à des lieues du Sud-Ouest rural cher au scénariste, Tarnais de souche et Ariégeois de résidence. A défaut de cervoise, va pour deux verres de pineau des Charentes, même s’il ne sera aucunement question d’Angoulême et de son festival de bande dessinée pendant l’apéro.

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Jean-Yves Ferri n’y peut rien mais, comme tous les deux ans, depuis qu’il a hérité des destinées d’Astérix, aux côtés du dessinateur Didier Conrad, il est en « promo », et l’exercice le rend « rouspéteur ». « Quand on a fini l’album, on se dit qu’on a fait le boulot et qu’il n’est pas nécessaire d’en faire davantage, maugrée-t-il à moitié. Mais bon, on ne va pas cracher dans la soupe non plus. »

La soupe, il est vrai, n’est pas mauvaise : avec en moyenne cinq millions d’exemplaires vendus – deux millions en France, autant en Allemagne et un million dans le reste du monde –, le héros à moustaches et casque ailé est le champion toutes catégories de l’édition hexagonale. La recette du succès est connue : elle repose sur la sortie à rythme régulier, une année sur deux, d’albums le plus ressemblants possible à ceux publiés du temps des créateurs, René Goscinny et Albert Uderzo (morts en 1977 et 2020).

Art du non-sens

Si les Gaulois craignaient que le ciel leur tombe sur la tête, c’est Astérix, né la même année que lui (1959), qui est en quelque sorte « tombé », sans crier gare, sur le chef dégarni de Jean-Yves Ferri. Avant de participer, en 2010, à une sorte de concours de scénaristes organisé en catimini par Hachette, il vivait déjà confortablement de la bande dessinée.

Ecrite pour Manu Larcenet, la série Le Retour à la terre (Dargaud) lui avait valu la reconnaissance d’un large public. Un album désopilant dessiné de sa main, De Gaulle à la plage (Dargaud, 2007), mettant en scène le Général pendant ses congés payés, avait consacré son art du non-sens et de l’humour décalé, dans la lignée de son premier héros, Aimé Lacapelle, un policier roulant en tracteur.

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Fascinante trajectoire que la sienne quand on songe que c’est pour se mettre « à l’abri du monde extérieur » qu’il avait décidé, enfant, d’embrasser la carrière de dessinateur. « Quand on est jeune et qu’on commence à dessiner, on sait qu’on ne risque rien, confie l’ancien élève des Beaux-Arts de Toulouse. On accède à des univers dont on ne subit ni les retombées ni les contraintes. » Astérix, c’est un peu tout le contraire : une exposition médiatique maximale, une pression commerciale du même tonneau, une culture du secret industriel qui impose aux auteurs de partager des documents sur un serveur crypté. Sans compter le risque inhérent de prendre la « grosse tête » : « Si tout cela m’était arrivé à l’âge de 20 ans, j’aurais certainement été bouffé par le truc. Je me serais pris pour “M. Astérix”, ce que je ne suis pas, pas plus que je ne suis René Goscinny. »

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