« Un chant pour les disparus », de Pierre Jarawan : échos de la génération libanaise perdue

Beyrouth, 13 février 1984, sur la « ligne verte ».

« Un chant pour les disparus » (Ein Lied für die Vermissten), de Pierre Jarawan, traduit de l’allemand par Nicolas Véron, Héloïse d’Ormesson, 464 p., 23 €, numérique 16 €.

« Les manuels de géographie disent que le Liban est le seul pays arabe à ne pas avoir de désert. Mais ce n’est pas vrai. Le désert est partout. » Ce désert du Liban, omniprésent, est celui du silence. Un silence qui étouffe les chagrins, les questions, les deuils autour des 17 415 personnes officiellement disparues pendant la guerre civile libanaise, appelée aussi la guerre du Liban. Elle a duré de 1975 à 1990, opposant entre autres des milices chrétiennes souvent concurrentes aux occupants syriens et aux réfugiés Palestiniens, mais dans un jeu d’alliances et de contre-alliances si complexe qu’il pouvait faire des ennemis d’hier les alliés du lendemain et, de nouveau, les ennemis du surlendemain.

Quand Amin arrive au Liban en 1994, il a presque 14 ans. La guerre est censée avoir pris fin quatre ans plus tôt, mais il y a encore partout des attentats, orchestrés notamment par la Syrie, dont l’armée d’occupation a dû quitter le pays. Né au Liban en 1980, Amin n’a aucun souvenir de cette guerre ; après la mort de ses parents tués, dit-on, dans un accident de voiture, il a été conduit en Allemagne à l’âge de quelques mois par sa grand-mère. Quand celle-ci le ramène au Liban, Amin ne comprend pas pourquoi, et les premiers mois de sa nouvelle existence sont entièrement occupés par la nostalgie de cette Allemagne prospère et paisible où il a vécu jusqu’à son adolescence. On a beau lui parler de la beauté de Beyrouth autrefois – « cette ville tourbillonnante, bariolée, bigarrée » que certains appelaient « le Saint-Tropez du Levant » et où cohabitaient sans heurt dix-huit communautés religieuses –, il n’en décèle aucune trace.

Qualités de conteur

Né en 1985 à Amman en Jordanie, Pierre Jarawan avait déjà évoqué le Liban dans un magnifique premier roman, Tant qu’il y aura des cèdres (Héloïse d’Ormesson, 2020). Cette deuxième fiction confirme les qualités de conteur de ce jeune auteur. Aujourd’hui, Jarawan fait partie de ces écrivains d’origine étrangère qui renouvellent les thèmes de la littérature allemande, tels Sasa Stanisic, né à Visegrad en 1978, Lena Gorelik, née à Leningrad (Saint-Pétersbourg) en 1981, Nino Haratischwili, née à Tbilissi en 1983, ou Olga Grjasnowa, née à Bakou en 1984. Il y a encore trente ans, Rafik Schami, né à Damas en 1946 et exilé en Allemagne dans les années 1970, faisait figure d’exception dans le panorama littéraire.

Il vous reste 45.62% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.