« Un investisseur qui achète un produit vert a de fortes chances d’aider Total, Shell ou BP à se financer »

Petite devinette : quelles sont les entreprises qui utilisent le plus la « finance verte », ces produits estampillés ESG (respectant les critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance) ? Celles qui polluent ? Ou celles qui participent à la lutte contre le changement climatique ?

Les premières, bien sûr, comme le calcule une étude du cercle de réflexion britannique New Financial, qui doit être publiée mardi 26 octobre. Dans l’Union européenne, les sociétés pollueuses (essentiellement les compagnies pétrolières et minières) émettent 43 % des obligations vertes ; les entreprises « propres » en représentent 7 % – le reste vient d’entreprises qui ne sont classées dans aucune de ces deux catégories extrêmes.

Une croissance phénoménale

« En tant que tel, ce n’est pas une mauvaise chose, précise l’étude. Cela démontre que les marchés de capitaux peuvent aider les entreprises à réduire les problèmes environnementaux ou sociaux qu’elles créent. » Certes. Mais cela signifie aussi qu’un investisseur qui achète un produit vert en pensant mettre son argent au service de la lutte contre le réchauffement climatique a de fortes chances d’aider Total, Shell ou BP à se financer. Le financement ira bien entendu à un projet « vert », par exemple le développement d’un champ d’éoliennes, mais en faveur d’une major du pétrole… « Il y a un vrai risque que le label ESG offre à ces entreprises une opportunité de pratiquer le greenwashing – le verdissement de leur image », s’inquiète William Wright, le directeur de New Financial.

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Cette dérive était inévitable. La finance verte connaît une croissance phénoménale : les émissions d’obligations vertes à travers le monde ont quintuplé en cinq ans, à 569 milliards de dollars en 2020, tandis que les encours de fonds d’investissement ESG ont quadruplé à 1 800 milliards de dollars, selon New Financial. A cette échelle-là, seules les grandes entreprises peuvent fournir suffisamment de projets « verts », y compris les majors du pétrole.

Le risque est l’éclatement d’une bulle de « greenwashing », si cela se produit, tout le secteur en sortira terni

Cette crise de croissance donne aussi naissance à des produits financiers de plus en plus éloignés de la réalité des projets verts. L’ancien banquier Julien Lefournier et l’économiste Alain Grandjean décrivent dans leur livre, L’Illusion de la finance verte (L’Atelier, 243 pages, 21 euros), l’émergence de prêts et d’obligations « indexés sur la durabilité » (« sustainability-linked bonds – SLB »). En clair, l’investisseur prête de l’argent non pas pour un projet vert précis, mais à condition que l’entreprise réalise des progrès environnementaux ou sociaux. Problème : les objectifs à atteindre sont définis librement, « autoévalués sous le regard affectueux d’un tiers externe », accusent les auteurs. Et si l’entreprise ne les atteint pas ? « La pénalité est dérisoire (…), quelques points de base sur la marge totale du crédit. » La pire illustration est celle de TotalEnergies : en février, la major française a promis de n’émettre plus que des obligations de type SLB, ce qui signifie que ces produits prétendument « verts » lui permettront de financer toute son activité, y compris… son exploration pétrolière.

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