« Un jour, nous serons célèbres » : à Paris, le hip-hop à l’ère de TikTok

Par et Solène Şahmaran Gün

Publié aujourd’hui à 03h00

Un vendredi après-midi dans le quartier du Marais, à Paris, deux danseurs noirs aux tresses bicolores s’arrêtent au milieu de la rue, devant les terrasses bondées. Une sono posée plus loin joue un morceau des Destiny’s Child, le groupe au sein duquel a émergé Beyoncé, dans les années 1990 et 2000. Un cercle se forme autour du duo, les conversations s’interrompent, les spectateurs dégainent leurs smartphones pour filmer. Le spectacle commence. Des saltos, du freestyle, du krump.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Anderson Aron, 25 ans, et Femi Akanho, 28 ans, impressionnent la petite foule par leur agilité. Les voitures patientent, pas un seul bruit de klaxon. Deux octogénaires lancent un « bravo » à l’un des danseurs. Depuis cet été, le tandem réalise ces street shows tous les jours dans les lieux les plus fréquentés de l’hypercentre de Paris. A la fin de leur représentation, Anderson tend son bob beige pour récupérer quelques pièces et billets. En deux performances, ils peuvent parfois gagner jusqu’à une centaine d’euros à deux. L’argent compte, bien sûr, mais aussi les petites vidéos qu’ils vont en tirer. « On veut juste partager notre énergie positive », dit en souriant Femi.

De gauche à droite, les danseurs Anderson Aron, Junior Mbemba et Musa Jebbo Mageraga, alias Afro Spanish, le 28 septembre, au Trocadéro, à Paris.

Ces bonnes ondes, Junior Mbemba les transmet à travers les réseaux sociaux. Le jeune homme, 21 ans, tout de rouge vêtu, glisse sur sa gyroroue pour rejoindre Musa Jebbo Mageraga, alias Afro Spanish, devant l’Hôtel de ville de Paris. Ensemble, ils répètent une chorégraphie simple et rythmée puis publient la séquence sur leurs comptes TikTok. « On choisit des chansons du moment et on fait une chorégraphie que d’autres peuvent reprendre », expose Junior.

En juillet, la vidéo de ce dernier dansant sur la bande originale du dessin animé Madagascar, I Like to Move it, a fait bondir le nombre de ses abonnés sur TikTok, qui atteint aujourd’hui 2,6 millions. Place Vendôme, Champs-Elysées, le Louvre… Sur le réseau social, chacun de ses miniclips a pour cadre un Paris cossu.

Une culture longtemps indésirable

Anderson Aron vient du 20e, l’un des arrondissements de Paris les plus touchés par la pauvreté. Junior a grandi à Deuil-la-Barre, dans le Val-d’Oise, au nord de la capitale. Pour eux, danser devant le Ritz, n’a rien d’extraordinaire. « Je suis juste le mec qui vient poser sa sono pour s’amuser et amuser les autres », résume-t-il. Il y a quelques décennies pourtant, investir de la sorte la cour du Louvre, la place Colette, où est installée la Comédie-Française, la devanture du Conseil d’Etat… était impensable et pouvait mener à des contrôles d’identité, voire se solder par une invitation musclée à évacuer les lieux.

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