« Un langage qui utilise le masculin comme valeur par défaut est exclusif »

Tribune. « Un chercheur se doit d’être rigoureux, mais il doit aussi s’assurer d’être compris par les lecteurs non avertis, car ceux-ci ne connaissent peut-être pas les travaux des cinquante dernières années sur le sujet. » Cette phrase, aussi anodine qu’elle paraisse, pose un défi intéressant à notre cerveau. Dans cette phrase, un chercheur peut-il être une femme ? Vous êtes-vous d’ailleurs vraiment imaginé une femme en lisant cette phrase ? Et si ce n’est pas le cas, devrions-nous utiliser une autre formule ? Et les lecteurs, sont-ils constitués de femmes et d’hommes ?

Depuis près de cinquante ans, la recherche en psychologie et psycholinguistique expérimentale se penche sur ces questions. Pourtant, le débat français sur l’écriture inclusive semble complètement ignorer les travaux du domaine. La langue française a subi plusieurs vagues de masculinisation, dont une importante au XVIIe siècle : des mots comme autrice, professeuse, philosophesse, mairesse… sont alors littéralement gommés des premières versions du dictionnaire de l’Académie française, et certaines règles grammaticales, pourtant très intuitives et courantes, comme l’accord de proximité (on accorde l’adjectif, le déterminant ou le participe passé à l’élément le plus proche), sont proscrites par certains grammairiens, désireux de donner au genre plus « noble » une position dominante.

Lire la tribune : « L’écriture “inclusive”, empreinte d’une louable intention, est une fâcheuse erreur »

Le français n’est d’ailleurs pas la seule langue qui a vécu des vagues de masculinisation : l’anglais a vécu quelque chose de semblable avec son pronom he [« il »] devenu soudain générique à la fin du XIXe siècle. Ces vagues de masculinisation ont profondément influencé notre manière de voir le monde. Les recherches en psycholinguistique expérimentale, discipline qui cherche à comprendre le lien entre langage, pensée et comportement, le démontrent. Et c’est bien de ce lien qu’il s’agit lorsque l’on s’intéresse à l’écriture inclusive.

Un résultat sur les cinquante dernières années

Avant de discuter des différents outils de langage ou d’écriture inclusive, revenons sur le résultat principal de ces cinquante dernières années de recherche sur l’utilisation de la forme grammaticale masculine comme valeur par défaut ou neutre : un langage qui utilise le masculin comme valeur par défaut est exclusif. Il exclut, dans nos représentations mentales, toutes les personnes qui ne s’identifient pas à la catégorie « homme ». Ce « chercheur », dans mon exemple, active spontanément une représentation masculine dans notre cerveau.

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