« Un oiseau migrateur », de Fariba Vafi : l’épouse désillusionnée

Avenue Valiasr, à Téhéran, en 2019.

« Un oiseau migrateur » (Parande-ye-man), de Fariba Vafi, traduit du persan (Iran) par Christophe Balaÿ, Serge Safran, 160 p., 21 €, numérique 10 €.

Elles écrivent dans leurs cuisines et leurs livres franchissent les frontières. A Téhéran, la révolution islamique (1979) et ses bouleversements sociaux ont fait prospérer une littérature produite par des femmes – littérature qui a perduré malgré les coercitions de l’Etat. Dans les années 1980, ces nouvelles romancières étaient pour la plupart lettrées ou issues de classes aisées, mais d’autres, de familles modestes et plus traditionnelles, ont émergé depuis.

Fariba Vafi est l’une d’entre elles. Un oiseau migrateur, son premier roman – le deuxième traduit en français après Un secret de rue (Zulma, 2011) –, a été consacré par de nombreux prix, dont la plus haute distinction littéraire iranienne, le prix Golshiri du meilleur roman, en 2002. Réédité plus de trente fois, traduit aux Etats-Unis ainsi que dans la quasi-totalité des pays de l’Europe de l’Ouest et dans les Balkans, il a également été lu en arabe, en turc, en arménien et même en sorani, le kurde iranien. L’autrice aurait pu l’écrire en azéri, sa langue maternelle, mais elle a préféré le persan, la langue officielle de l’Iran.

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Les nombreux comptes rendus qui ont salué ce texte y ont vu l’émergence d’une voix féminine emblématique, libérée des abus de la société patriarcale. Or, si tel est bien le cas, ce bref roman, incisif et impertinent, est avant tout le constat ferme et cru de l’échec d’un mariage. L’anatomie d’un désamour. On y entend la voix intérieure d’une femme déterminée à comprendre ce qui s’est joué en profondeur dans cette union, dont elle nous laisse entendre qu’elle avait pourtant été ardente et aimante.

Le tissu d’une vie conjugale

Ce qui frappe, c’est l’implacable lucidité de Fariba Vafi lorsqu’elle décrit la première déchirure – suivie bientôt par tant d’autres – dans le tissu d’une vie conjugale. « C’était une de ces nuits où l’illusion est reine et l’intimité sincère (…). Derrière les accents amoureux, on sentait l’ennui. (…) Ce sentiment de solitude et de désillusion se glissa entre Amir et moi comme une deuxième épouse. Il faudrait de longs jours avant que lui et moi nous puissions nous acclimater l’un à l’autre et conjuguer séparément le verbe partir. » Le thème du départ, l’exil vers une vie meilleure, est en effet l’un des nœuds romanesques de cette histoire. L’une des causes de divergence. Le mari, Amir, rêve d’émigrer au Canada. La femme, qui n’est jamais nommée, refuse obstinément de le suivre.

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