Un premier roman qui bouscule le Brésil de Bolsonaro

Voici deux enfants. Deux sœurs : Bibiana et Belonisia, filles des profondeurs du Sertao bahianais. Leur grand-mère, Donana, a un secret bien gardé. Un couteau, caché dans une malle. Un jour, elles décident d’en savoir plus. Mais un terrible accident survient. Il les liera pour la vie. L’entame de Torto Arado, roman de l’écrivain bahianais Itamar Vieira Junior, est à l’image des pages qui suivent : d’une intensité et d’une poésie inouïes. Ce n’est pas pour rien si le livre, récit de la vie d’une communauté de l’intérieur nordestin, est devenu l’un des plus grands succès littéraires de ces dernières années au Brésil.

Publié au Portugal en 2019 aux éditions LeYa, puis au Brésil chez Todavia, l’ouvrage au titre mystérieux (« charrue tordue ») a remporté coup sur coup, en 2020, les prestigieux prix Jabuti et Oceanos. Torto Arado, vendu à plus de 100 000 exemplaires, s’est transformé en « best-seller de la pandémie », son auteur est comparé aux plus grands romanciers du Nordeste (Jorge Amado, Graciliano Ramos, Joao Guimaraes Rosa…) et le livre recommandé comme lecture par l’ancien président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, lui aussi natif du Sertao.

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Un tel succès s’explique d’abord par le talent de l’auteur, géographe de profession, dont c’est le premier roman. Dans une langue précise et sincère, ce dernier dépeint le destin trop méconnu des petits agriculteurs pauvres, descendants d’esclaves, victimes des famines et de propriétaires terriens tyranniques, trouvant leur dignité dans les rituels du culte afro-brésilien du Jarê, mais aussi dans le contact avec cette nature envoûtante de forêts et de savanes, peuplée d’esprits anciens et de panthères magiques.

« Mauvaise conscience blanche »

Misère des campagnes, racisme, préservation de l’environnement, respect des cultures traditionnelles… Ces thèmes interpellent de nombreux lecteurs et Torto Arado agit comme une bouffée d’air frais dans un pays gouverné par l’extrême droite. Il résonne même au-delà de la littérature, Itamar Vieira Junior étant convié dans les plus prestigieuses émissions politiques afin de mettre en perspective l’actualité nationale.

Ce succès n’est cependant pas allé sans polémiques. L’une d’elles a opposé l’auteur à la journaliste Fabiana Moraes, qui n’est pas vraiment une fan du président Jair Bolsonaro. Dans un tweet puis une tribune publiée en février sur le site d’information The Intercept, cette dernière a rompu l’unanimisme ambiant, critiquant un livre qu’elle juge parfois trop bien-pensant ou didactique, ayant selon elle d’abord vocation à « apaise[r] la mauvaise conscience blanche ».

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