« Une brève histoire de l’égalité » ou comment poursuivre la réduction des inégalités

Livre. C’est un exercice périlleux de résumer, en 300 pages, vingt ans de recherches et trois livres d’économie de mille pages chacun, bourrés de statistiques et de graphiques sur l’évolution des revenus, des patrimoines, de la fiscalité, et d’en rendre les conclusions accessibles à un large public. Il y a forcément des raccourcis abrupts, des nuances perdues, des contradictions négligées. Il est encore plus risqué d’en tirer des propositions concrètes au service d’un projet politique d’émancipation et de justice universelles !

Le jeu en vaut pourtant la chandelle, à l’heure où une gauche décervelée, en France comme ailleurs, cherche désespérément un programme rassembleur entre écologisme, réformisme, féminisme, post-colonialisme, anticapitalisme…

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Thomas Piketty brosse à grands traits ce qu’il a détaillé dans son best-seller Le Capitalisme au XXIsiècle (Seuil, 2013) et dans Capital et Idéologie (Seuil, 2019), sous la forme d’un survol historique de l’évolution de la répartition de la richesse et du bien-être entre les hommes. Perçu comme le dénonciateur de « l’explosion des inégalités » survenue ces quarante dernières années, l’économiste renverse paradoxalement ce cliché en montrant que, sur le temps long de l’histoire, les inégalités n’ont fait que régresser. Et qu’il s’agit de poursuivre ce mouvement.

Progressivité de l’impôt

C’est en comprenant les mécanismes qui fondent ces inégalités qu’on les combat. L’accès à la santé, à l’éducation, à un revenu ont été les principaux facteurs de progrès humain, en particulier avec le développement de l’Etat social après 1945. Il convient donc d’étendre encore celui-ci en apportant à tous l’accès à un emploi, un revenu, une éducation et une santé de qualité, et en supprimant ce qui l’entrave : la captation des contributions publiques, des revenus et des patrimoines par ceux qui ont déjà le plus. Pour ce faire, Thomas Piketty préconise une progressivité de l’impôt taxant fortement les hauts revenus – comme cela fut le cas entre 1930 et 1970 –, une dotation en capital versée à tous à l’âge de 25 ans égale « à 60 % du patrimoine moyen par adulte (soit 120 000 euros) » dans le cas de la France, une taxe carbone proportionnelle au revenu, la « démarchandisation » des secteurs d’intérêt commun (éducation, santé, culture, transports, énergie) confiés à « des structures publiques, municipales, associatives ou non lucratives ».

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L’auteur n’est pas aveugle au risque de captation bureaucratique de cette réduction du champ de la propriété privée, qui a caractérisé le « socialisme réel » soviétique. Aussi insiste-t-il sur le fait que les plus grands progrès historiques de redistribution ont été accomplis par la démocratisation des institutions, pour contrer la mainmise des plus riches sur le pouvoir politique. Là encore, il faut poursuivre dans cette voie en mettant élections et médias à l’abri des puissances d’argent. L’objectif, dit-il, est d’aboutir à « une circulation permanente du pouvoir et de la propriété », et non à leur confiscation, même au nom de l’intérêt collectif.

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