« Vaccins, la valse-hésitation » : une méfiance dès l’époque de Pasteur

Portrait de Louis Pasteur (1822-1895).

LCP-AN – JEUDI 12 AOÛT À 20 h 30 – DOCUMENTAIRE

Vacciné. L’être ou ne pas l’être ? Question shakespearienne que suscite le Covid-19. Pour cerner « la relation passionnelle qui unit les Français à la vaccination », un retour en arrière s’impose. A Arbois, dans le Jura, Louis Pasteur, en 1885, sauve la vie du petit Joseph Meister, mordu quatorze fois par un chien enragé. « Cette prouesse scientifique était déjà loin, à l’époque, de faire l’unanimité », souligne le documentaire de Jean-Luc Guidoin, Vaccins, la valse-hésitation.

Les antivax d’aujourd’hui n’ont rien à envier à ceux d’hier. « L’Ange de l’inoculation », ironise le journal satirique Le Don Quichotte, en 1886, montrant une caricature de Pasteur brandissant une seringue au-dessus d’un chien enragé, tel saint Michel terrassant le dragon. « On lui reproche d’empoisonner tout le monde », résume la virologue Françoise Salvadori, coautrice de l’essai Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours (Vendémiaire, 2019). Après la création de l’Institut Pasteur, en 1888, le savant est accusé « d’enrichissement personnel sur le dos des malades ». L’ombre de « big pharma », déjà…

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Au début du XXe siècle, tuberculose et variole sont les nouvelles cibles des « pasteuriens ». En 1902, le gouvernement rend obligatoire la vaccination antivariolique. « Les Français se précipitent pour se faire vacciner », raconte le documentaire. La diphtérie, le tétanos, le BCG, la polio suivront en 1938, 1940, 1950, 1964. « Mais cette série d’obligations nourrit peu à peu le feu de la contestation. » En 1954 est fondée la Ligue nationale pour la liberté des vaccinations – en première ligne du mouvement antivax aujourd’hui. « Dès le départ, on avait des médecins très récalcitrants vis-à-vis des vaccins », observe Lucie Guimier, géographe spécialisée en santé publique à l’Institut français de géopolitique.

« Réveil brutal »

En 1980, l’éradication de la variole dans le monde, annoncée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a l’effet inverse à celui attendu : « Le danger des maladies infectieuses semble s’éloigner, la santé publique s’efface devant la soif de bien-être individuel. » L’Etat change de pied : pour la rubéole, la rougeole, les oreillons, il « recommande » la vaccination plutôt que de la rendre obligatoire. « En 2011, le réveil est brutal » : la rougeole, que l’on croyait éteinte, touche 15 000 Français (6 en mourront), à 95 % non vaccinés. Une flambée partie de régions où le mouvement anthroposophique (Rudolf Steiner) et les intégristes de la Fraternité Saint-Pie-X ont pignon sur rue, révèle Lucie Guimier.

En 2021, si les antivaccins et les complotistes sont très actifs sur le Web, notamment sur les réseaux sociaux, pour convaincre les hésitants, « la gestion politique désastreuse de crises sanitaires comme l’hépatite B ou la grippe H1N1 a également sa part de responsabilité dans la cristallisation de la défiance », conclut le documentariste, renvoyant dos à dos les deux camps.

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Hamlet, dans la foulée de son mythique « Etre, ou ne pas être : telle est la question », s’interroge : « Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s’armer contre une mer de douleurs et à l’arrêter par une révolte ? » C’est bien une question shakespearienne que va devoir trancher le locataire de l’Elysée en cette rentrée 2021.

Vaccins, la valse-hésitation, documentaire de Jean-Luc Guidoin (Fr., 2021, 52 min).