« Valet noir », de Jean-Christophe Cavallin, et « Une bête entre les lignes », d’Anne Simon : essais sur l’inventivité du vivant

Dans le Jura.

« Valet noir. Vers une écologie du récit », de Jean-Christophe Cavallin, Corti, 306 p., 21 €.

« Une bête entre les lignes. Essai de zoopoétique », d’Anne Simon, Wildproject, 401 p., 25 €.

Quelle émotion, quel savoir attendre de la rencontre d’un universitaire retiré dans un moulin au bord de la Gélise (sud-ouest de la France) et d’un chien errant ? C’est la question que le lecteur de cet essai ne manquera pas de se poser. Parmi les nouvelles approches littéraires en voie d’institutionnalisation, la plus prometteuse est sans aucun doute l’écocritique. Manquait toutefois un livre qui ne s’en tienne pas à explorer les fictions d’une nature idéalisée ou à anticiper les catastrophes à venir, mais renouvelle notre idée même de la littérature. Valet noir, de Jean-Christophe Cavallin (créateur d’un master « Ecopoétique et création » à l’université d’Aix-Marseille), est ce livre.

A une ambitieuse « écologie du récit » se mêlent les quelques mois d’écriture passés au milieu d’une forêt, lors desquels l’auteur baptise de ce nom étrange un chien venu partager son repas à heures fixes, et dont le mâchouillement lui rappelle sa grand-mère disparue. Chacun, l’homme et la bête, a créé, de son point de vue, le contexte que l’autre lui procure : pour le chien, un maître perdu ; pour Cavallin, une présence discrète et affectueuse, sur laquelle il projette ses souvenirs, nourris de la relecture de ses journaux intimes. Ici, une écologie du récit ne se limite pas à dénoncer la catastrophe en cours : elle implique de se demander (d’)où l’on écrit.

De fait, nos relations avec le monde animal sont loin de se réduire à mettre des mots dans la bouche d’un loup ou d’un agneau. Dans Une bête entre les lignes, Anne Simon, directrice de recherche au CNRS, montre que l’altérité muette des animaux contraint les écrivains à pousser l’exercice de la parole dans ses retranchements. Mouvements furtifs d’un cerf, d’un poisson ou d’une hirondelle, où l’être animal se révèle inséparable d’un désir ou d’un faire ; démultiplication des sens physiques (oreilles télescopiques ou ondes aquatiques) dont nous ne faisons que pressentir les multiples significations…

Une amnésie du contexte

La « zoopoétique » d’Anne Simon prouve que les humains n’existent pleinement « que dans la sauvage embardée qui les sort d’eux-mêmes », tels les frères centaures des Deux cavaliers de l’orage, de Jean Giono (Gallimard, 1965), ou lorsqu’ils s’ouvrent à l’éblouissante inventivité du vivant, séduits par l’élégance avec laquelle les animaux s’adaptent à leur environnement. C’est une telle attention que favorise la littérature, seconde arche de Noé à nouveau menacée par la montée des eaux.

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