Vincent Puente, une anthologie d’Elsa Gribinski : la chronique « poches » de François Angelier

« Le Corps des libraires. Histoires de quelques libraires remarquables & autres choses », de Vincent Puente, La Bibliothèque, « En poche », 124 p., 8 €.

« Le Goût des mots », anthologie d’Elsa Gribinski, Mercure de France, « Le Petit Mercure », 160 p., 9,80 €.

Une légende absurde et partout colportée a fait du libraire d’ancien et d’occasion un être grisâtre et désincarné, tapi aux confins poussiéreux d’une forêt de piles instables parmi lesquelles il se meut en grommelant, ne s’en extrayant que pour dénicher une rareté puis empocher son dû. Chanson que tout cela ! Les libraires d’ancien et d’occasion sont sans doute les derniers aventuriers du monde moderne, leur vie une incessante épopée, leurs officines, nos uniques utopies.

En témoignent les figures assemblées par Vincent Puente, au fil d’un étonnant tour du globe, dans ce merveilleux Corps des libraires au plutarquisme résolu et à l’érudition inquiétante. Qui es-tu pour parler librairie, toi qui n’as jamais poussé la porte du labyrinthique National Bookstore de Detroit, à la topographie tellement tortueuse qu’on y a muré par mégarde un chef de rayon ? Que connaît-on de l’art de l’empilement tant que l’on ne s’est pas inséré dans la biblio-jungle des Colonnes d’Hercule de Gibraltar ? Qu’imagine-t-on possible en matière de sinistre tant que l’on n’a pas plongé dans les réserves maçonnées par la gadoue de la librairie Trakl de Dobostorta ? Les amateurs de mondes parallèles ne seront considérés que s’ils ont un jour tenté d’acquérir un livre au Pinçon violet d’Angoulême, d’inspecter les rayons de L’Ectoplasme, à Strasbourg, où l’on ne commerce que des « fantômes », une pièce de bois remplaçant un volume manquant, ou de chiper un ouvrage à La Maratoneta de Ferrare, où tout livre volé est offert si l’on échappe à la course-poursuite du vendeur.

Quant au corps des libraires, certes il y a monsieur Cerque, à la lenteur de tortue, mais saluons surtout le libraire volant de Napoléon, qui joua sa vie pour lui apporter un Rousseau en pleine canonnade. A quoi sert la littérature ? A cette question sempiternellement mâchouillée seul répond l’exemple du lieutenant Rigeot du 5e régiment de hussards : à charger droit ! Comme preuve, le roman de Pigault-Lebrun, porté sous sa vareuse à Friedland et qui lui épargna deux balles russes, une balle autrichienne et un coup de sabre. Vive la littérature !

Si la librairie est un lieu épique, le langage, lui, s’avère un champ de bataille ou un jardin à l’anglaise, le mot une musicale arme de poing. C’est l’impression que nous lègue ce Goût des mots, anthologie, délectable et savante, concoctée par Elsa Gribinski (Le Goût des femmes, 2013 ; Le Goût du fantastique, 2018), qui parvient à emplir ce mince volume de tous les débats, usages et épiphanies jamais menés avec et autour du langage. Une première partie déroule, du Cratyle platonicien à Proust, Sartre et Chklovski (Victor, 1893-1984), les colloques et réflexions en actes sur la capacité des mots à dire, capter, voire confisquer, la réalité du monde. Une seconde convoque maints témoignages sur la puissance, les limites de l’acte linguistique et cette infralangue qu’est le silence : chœur des sorcières shakespeariennes ou débats de la Convention révolutionnaire transcrits par Hugo, méditation de Pascal Quignard sur la mémoire verbale (« Tous les noms se tiennent sur le bout de la langue »), souffrance de l’incendiaire bègue du Pavillon d’or, de Yukio Mishima (1961), ou thérapie contre le mutisme mise au point par le jeune Anouilh dans son Humulus le muet (1929). Dernier volet du triptyque, une « parade sauvage » de tous ceux qui ont, chacun à sa façon, secoué le cocotier verbal ou mis en transe le dictionnaire. Des « solo performances » signées Rabelais ou Rostand, Devos ou Joyce, Jarry et Genet. Un petit drageoir aux lexiques où puiser sans modération.

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