« Vingt ans de tâtonnements de l’injonction française à l’intégration séparent Khaled Kelkal et Salah Abdeslam »

Chronique. Depuis 1995 et les attentats perpétrés par le jeune Lyonnais Khaled Kelkal au nom du GIA algérien, on sait que des jeunes éduqués et socialisés en France, mais endoctrinés par des islamistes, peuvent prendre fait et cause pour des groupes terroristes, au point de commettre des actes de barbarie sur le sol français. Mais jamais, jusqu’aux attentats de 2015, les controverses sur le rôle et l’organisation de l’islam, incessantes depuis trois décennies, n’avaient été aussi incandescentes, et le trouble sur les processus censés intégrer ces jeunes à la société française aussi profond.

Lire aussi (archive de 1995) : Stéphane et Redouane, soldats de l’islamisme, entre La Courneuve et Marrakech

Deux décennies séparent Khaled Kelkal de Salah Abdeslam, le principal accusé du procès hors norme qui s’est ouvert à Paris. Vingt années de tâtonnements de l’injonction française à l’intégration : sûrement pas un échec généralisé – la société actuelle est plus ouverte et diverse que celle de 1995 –, mais une faillite ciblée qui a transformé certains quartiers et prisons en pépinières à djihadistes perméables à un endoctrinement haineux contre le pays où ils ont grandi. « A Raqqa [« capitale » de l’organisation Etat islamique en Syrie], Abaaoud [le coordonnateur des attentats du 13-Novembre] a réuni les Belges et les Français, demandé qui voulait frapper la France, et tous les doigts se sont levés. Je me suis retrouvé devant des ados de 15 ou 16 ans », raconte à Libération l’ex-juge anti-terroriste Marc Trévidic.

Qu’un certain nombre de jeunes issus des quartiers populaires français aient « levé leur doigt » pour frapper la France interroge sur les conditions de leur enrôlement, mais aussi sur la manipulation d’une religion devenue la deuxième de France. Les attentats plus récents, jusqu’à l’assassinat de Samuel Paty, n’ont fait qu’amplifier les malaises, les craintes et susciter le vote de dispositions répressives où la dénonciation du « séparatisme » masque à peine l’obsession de la « question musulmane ».

La tentation permanente de l’amalgame

Emmanuel Macron a justement dénoncé, le 2 octobre 2020, dans son discours des Mureaux (Yvelines), « le piège de l’amalgame (…) qui consisterait à stigmatiser tous les musulmans ». Cela n’empêche pas les marchands de peurs comme Eric Zemmour d’assurer qu’« en 2050, nous serons un pays à moitié islamique », ni Jordan Bardella, bras droit de Marine Le Pen, d’avaliser la théorie dite du « grand remplacement », annonçant une substitution organisée de la population par les immigrés non européens. Quelques chiffres suffisent pour répondre à ces délires destinés à accréditer l’idée d’un péril identitaire : la France compte, selon les estimations, entre 5,6 % et 8,8 % de musulmans, une proportion qui passerait entre 12,7 % et 18 % en 2050, selon le Pew Center, groupe de réflexion américain spécialisé dans la sociologie des religions.

Il vous reste 53.06% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.