Violences policières : cherchez le polar

Affichettes sur un mur de Portland (Oregon), en juillet 2020, au plus fort des manifestations de Black Lives Matter.

Etudes statistiques, sondages détaillés, analyses plurimédiatiques, tribunes de presse… Un passionnant chantier de réflexion lié à la question du réalisme en art, aux angles morts de la fiction et à ses apories, s’est ouvert aux Etats-Unis avec l’essor du mouvement Black Lives Matter. Les polars en vogue reflétaient-ils vraiment une pluralité de perspectives et d’expériences vécues ? Producteurs, diffuseurs, éditeurs n’avaient-ils pas sous-représenté les difficiles relations des policiers aux pauvres, aux immigrants, aux minorités ? L’écrit et l’écran (notamment les « cops », ces émissions coproduites par la police) avaient-ils accoutumé lecteurs et spectateurs à jeter un œil indifférent sur l’usage abusif de la force et les infractions à la loi commises par le premier maillon de la chaîne pénale ?

Vivaces archétypes

Certes, l’inspecteur à la main leste, le flic ripou, alliés ou non à la pègre, sont de vivaces archétypes du polar. C’est même sur ce postulat, généralisé à l’institution policière tout entière, que s’est fondée, à partir des années 1930, la dissidence du roman noir outre-Atlantique. Contre le système, il fallait des solitaires. Des détectives privés, tels Sam Spade chez Dashiell Hammett (1894-1961) ou Philip Marlowe sous la plume de Raymond Chandler (1888-1959), ont semblé plus aptes à dévoiler la vérité que des représentants de l’autorité flanqués d’une réputation d’incompétence et de corruption.

Cette tradition s’est infléchie dans l’Amérique prospère et triomphante de l’après-seconde guerre mondiale. Cette fois considérés du bon côté du manche, les policiers sont montés en grade dans l’opinion publique. Ils sont devenus les héros d’un genre voué à un immense succès populaire, comme en témoignent des séries romanesques, telle 87e District (1956-2005), d’Ed McBain, ou télévisées, de Dragnet à New York, section criminelle. Exit l’Etat répressif. Celui-ci sera désormais l’apanage des dystopies totalitaires. Peu ou prou, il ne sera plus question que d’écarts de conduite, individuels ou bornés à une poignée. « Le flic violent, souvent corrompu, voire criminel, est un personnage récurrent du roman noir, mais très peu de fictions traitent de la violence policière comme d’un système, confirme Sylvie Kha, responsable de la Bibliothèque des littératures policières (Bilipo) à Paris. On a des “brebis galeuses” mais pas forcément un fonctionnement global et organisé. » Dès lors, le déséquilibre s’accentuait entre réel et imaginaire. Et le ressentiment couvait.

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