« Yo Soy Betty, la Fea / Ugly Betty / Le Destin de Lisa… » : quarante remake pour le prix d’un

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Publié aujourd’hui à 20h00

D’après le film « Le Nom de la rose » (1986) et la série du même nom (2019).

Yo Soy Betty, la Fea : « Je suis Betty la laide », en français. Au début des années 2000, après avoir regardé le remake allemand de cette telenovela colombienne, le sémiologue François Jost s’est dit que quelque chose avait changé sur le petit écran : avec près de 40 avatars (Ugly Betty aux Etats-Unis, Le Destin de Lisa, adaptation allemande diffusée sur TF1…), le principe de l’adaptation était devenu un nouveau modèle économique et culturel.

On ne parle plus de remake, mais de « format ». Comprendre : là où le premier réactualisait une œuvre du passé, le second est conçu dès le départ pour être « internationalisé ». « Les formats sont nés avec les jeux du type “Qui veut gagner des millions”, explique le professeur en sciences de l’information. Puis c’est passé à la télé-réalité, et depuis peu, à la fiction… » François Jost n’y va pas par quatre chemins : « De même qu’on décline un modèle de voiture ou un yaourt en fonction des pays parce que les goûts n’y sont pas tout à fait semblables, la télévision répond, avec le format, à un marketing de consommation classique. »

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Bien sûr, il existe des précédents. En 1933, Reinhold Schünzel tourne deux versions du même film, l’une française, Georges et Georgette, l’autre allemande, Viktor und Viktoria. Cette comédie musicale sur le travestissement sera adaptée en 1957 par le Tchèque Karl Anton, puis, en 1982, par l’Américain Blake Edwards… Hier exceptionnels, ces remakes en cascades sont désormais institutionnalisés.

« Œuvres ouvertes »

Le marché de l’adaptation – pardon, du format – est devenu l’un des piliers de l’industrie. La faute à l’explosion des plates-formes : Netflix, Amazon Prime, Apple TV… Mais aussi aux chaînes « historiques », qui créent leur propre service de VOD pour les concurrencer. « Tous ces canaux, il faut leur fournir des contenus, c’est mathématique, analyse un distributeur, en se frottant les mains. Et puis, ça nous permet d’atteindre une cible plus jeune. C’est formidable, parce que ça ouvre encore plus de portes. »

Avant François Jost, un autre sémiologue, Umberto Eco (1932-2016), s’était entiché de télévision. Sa monumentale Histoire de la laideur (2007) ne s’ouvre pas sur Yo Soy Betty, la Fea, mais sur le plus disgracieux fabuliste de l’Antiquité, Esope, qui fut adapté par Jean de La Fontaine, puis en dessins animés. C’est que, pour Eco, l’histoire de la fiction est un éternel recommencement. « Le remake consiste à raconter de nouveau une histoire qui a eu du succès. Voyez les innombrables versions du Dr Jekyll, relevait l’Italien. Toute l’œuvre de Shakespeare est un remake d’histoires antérieures. »

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