Yuna Chiffoleau : « Les magasins de producteurs étaient un moyen pour beaucoup de paysans de retrouver de la dignité »

« J’ai toujours souhaité me rendre utile. Jeune, je voulais travailler dans la médecine humanitaire, j’ai finalement suivi des études d’ingénieur agronome, avec une spécialité tropicale pour œuvrer dans les pays du Sud. Après quelques expériences en Afrique et en Asie, je me suis rendu compte que les solutions techniques n’étaient pas suffisantes, voire contre-­productives, si on ne comprenait pas d’abord la façon dont les choses s’organisent socialement.

J’ai donc décidé de faire un DEA puis une thèse en sociologie pour compléter ma formation d’agronome et me suis intéressée aux questions de l’action collective et des innovations locales.

« L’une des solutions à la crise agricole et alimentaire comme aux problèmes environnementaux et climatiques, c’est la reterritorialisation de l’alimentation. »

De fil en aiguille, j’en suis venue à me passionner pour les circuits courts, qui, au début des années 2000, suscitaient un regain d’intérêt. Il ne s’agissait pas seulement d’initiatives militantes. Les magasins de producteurs, la vente directe, au marché ou à la ferme, étaient aussi un moyen, pour beaucoup de paysans, de sortir de la précarité et de retrouver de la dignité, en particulier à travers le lien avec les consommateurs, qui redonne du sens à ce que l’on produit et à ce que l’on mange.

Evidemment, l’alimentation est une problématique centrale pour moi. J’ai grandi à Saint-Nazaire, où mes grands-parents étaient agriculteurs. J’ai entendu parler de leur ferme en déclin, car ils étaient des “petits agriculteurs” qui ne se sont pas modernisés et ont eu la vie dure.

Résultat, pour mon père, l’agriculture était à éviter à tout prix. Il est devenu professeur de mathématiques… dans un lycée hôtelier. Ce qui fait que, même si ma mère cuisinait peu, j’ai eu de nombreuses occasions de manger dans de très bons restaurants, car on suivait des élèves de mon père partout où ils allaient, jusque dans les cuisines. J’ai ainsi appris à goûter, à bien manger et à bien boire.

De l’échelle locale à l’échelle européenne

Mon travail, aujourd’hui, est axé sur l’étude des circuits courts pour comprendre quelles formes cela peut prendre, de l’échelle locale à l’échelle européenne, en quoi cela change la donne, si cela favorise les actions collectives, la transition des pratiques agricoles, l’évolution des habitudes ­alimentaires et des modèles économiques.

Enquête : Du producteur au consommateur, le circuit court revient dans la course

J’accompagne des ministères comme des collectivités territoriales, par exemple la Ville de Paris ou des petites communes dans le Sud, où j’ai notamment créé avec un élu un label participatif pour les produits de proximité, Ici.C.Local. Je suis convaincue que l’une des solutions à la crise agricole et alimentaire comme aux problèmes environnementaux et climatiques, c’est la reterritorialisation de l’alimentation, en collaboration avec les citoyens.

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C’est parfois aussi simple qu’un crumble de courgettes, une recette facile et savoureuse qui respecte les produits bruts, qui m’a été transmise par une amie investie avant moi dans le bio et les circuits courts. C’est un plat qui évoque le Sud, mon territoire d’adoption, réalisé avec des légumes bio de saison, de la farine issue de blés anciens, qui se mange tiède ou froid, et qui prouve que l’on peut se régaler avec peu, ici et maintenant. »

Le site de Ici.C.Local
Les Circuits courts alimentaires. entre marché et innovation sociale, Yuna Chiffoleau, Editions Erès, 2019.